Sans le camouflage de la verdure estivale, la rue Rideau (à Ottawa) exhibe toute sa fadeur crasseuse. Il faut lever les yeux, regarder par-delà les abribus et la forêt d’enseignes disparates, pour deviner son ancienne beauté dans la rangée d’immeubles à corniches et fenêtres arquées qu’ombrage la passerelle du Centre Rideau.

Mendiants, toxicos, jeunes désœuvrés, dames aux habits soignés, touristes, étudiantes… on voit de tout au Centre Rideau. Je passe régulièrement par là, en route vers le travail, la bibliothèque, l’atelier de poterie, etc. En effet, le centre commercial sert de plaque tournante au réseau de transport en commun de la ville.

Hier, attendant l’autobus qui allait me ramener chez moi, je lisais sur ma liseuse La Peste de Camus :

« […] l’habitude du désespoir est pire que le désespoir lui-même. »

La pluie avait cessé un peu plus tôt. Le soleil brillait. Il faisait doux.

Soudain j’ai levé la tête. Je ne saurais dire ce qui m’y a poussée. Mes yeux se sont alors posés sur un homme de l’autre côté de la rue. Il était accroupi au bord du trottoir. J’ai d’abord pensé : il a pris une cuite; il va vomir. Non? Aurait-il échappé quelque chose?

À croupetons au-dessus de la rue, l’homme a étendu une main devant lui. Puis il a plongé cette main dans une flaque qui n’avait pas eu le temps de sécher et s’est aspergé d’eau le visage et les cheveux. Puisant à nouveau à la flaque, il a ensuite porté cette main à sa bouche et a bu.

Dans sa tête à lui, nous n’étions plus au cœur de la capitale canadienne, mais en pleine brousse. Entre nous, ce n’était pas un ruban de bitume, mais une rivière limpide.

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Catalogue du quotidien
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