Des interrupteurs à 1 m du sol, c’est normal chez moi, tout comme la douche de plain-pied avec ses barres d’appui.

C’est normal de me déplacer sur quatre roues. Chez moi, l’absence d’escalier va de soi. Laver la vaisselle est une activité qu’on accomplit en position assise, parce que même si vos pieds ne sont pas de simples parures, la basseur de l’évier aura tôt fait de vous donner mal au dos.

C’est quand je sors de chez moi, du cadre de mon quotidien, que je deviens handicapée. Je dois alors soumettre hôteliers, commerçantes et autres gens à un interrogatoire serré avant mon arrivée :

Il n’y a pas de marche à l’entrée?

Les portes ont quelle largeur?

L’évier, je vais pouvoir rentrer en dessous?

Etc.

Et malgré mes interrogatoires, j’ai parfois des surprises déplaisantes. C’est, euh… normal? Et le supplément pour un taxi accessible à Moncton, normal aussi?

C’est fatigant, l’inaccessibilité.

*

Écrire douze heures d’affilée aussi, c’est fatigant, mais c’était un choix. Vingt-quatre auteures et auteurs réunis dans un train pour écrire un livre de 24 chapitres en 24 heures, cela m’a semblé une proposition irrésistible et, surtout, plus « accessible » que, par exemple, une résidence d’écriture en France dans une maison datant d’avant la Confédération.

Mon chapitre m’a été assigné à mon arrivée à Moncton. J’ai eu deux jours pour y réfléchir et faire mes recherches. Interdiction formelle d’écrire une seule ligne avant le départ de Halifax! J’ai respecté la consigne, bien sûr.

Je m’estime généralement chanceuse si j’ai un ou deux paragraphes solides après une séance d’écriture. Là, on me demandait de produire d’une traite 2 800 mots, plus ou moins 15 %.

La lune, quoi.

800 mots :
Je n’ai pas vraiment levé les yeux de l’écran depuis notre départ, vers midi. Déjà plus que ce que je rédige normalement en une journée. L’équipe du documentaire vient filmer dans ma cabine. C’est intimidant d’écrire avec une caméra par-dessus votre épaule.

900 mots :
Visite de Stéphane Cormier pour discuter d’une question sans aucun rapport avec notre aventure.

1081 mots :
Café? Oui, merci. Un coup d’œil au cellulaire m’apprend qu’il est déjà 17 h 40.

1101 mots :
On annonce Miramichi dans 10 minutes. Il paraît qu’Ian Monk a déjà fini son premier jet. J’engloutis mon souper.

1255 mots :
Dessert et visite de Mireille Messier. Ça avance? Couci-couça. Elle en est à peu près au même point.

2123 mots :
Minuit et deux, l’heure H. Fini. La qualité plutôt que la quantité? Espérons. Trop fatiguée pour porter un jugement. J’ai les neurones en jello.

Je n’ai pas vraiment dormi cette nuit-là.

Lever de soleil près de Québec

L’insomnie a ses avantages : j’ai pu admirer le lever du soleil et les paysages. Quelques heures plus tard, après assemblage et correction, la version préliminaire du livre a été présentée au public à Toronto.

Sortie officielle en librairie la troisième semaine de novembre. Vous m’en donnerez des nouvelles!

*

Les préjugés, ça fatigue… d’une autre façon. J’ai bien aimé la réplique de Stéphane Laporte à une « personne handicapée du jugement et de la sympathie ». Il a utilisé une fois de plus sa notoriété pour éduquer avec un grand doigté.

J’éduque aussi chaque fois que je suis invitée quelque part comme écrivaine. Même quand je ne parle pas de mon handicap. Ma différence se voit, ma présence dit quelque chose.

Il y a des moments où je trouve ça fatiguant, ces rappels que je ne suis pas normale. Mais à chacun son anormalité…

« Pour certains humains sur cette planète, il manque des petits bouts de bras, des petits bouts de jambes, des petits bouts de connexions dans le cerveau. Pour l’ensemble des humains, il manque des petits bouts d’amour, des petits bouts de tendresse, des petits bouts de cœur. » (S. Laporte, La Presse, 24 octobre 2015)

Catégorie:
La voie de l'écriture, Sur la corde raide
Étiquettes :
,

Joindre la conversation 7 commentaires

  1. Merci pour ce témoignage qu’on ne peut lire qu’avec attention …
    Très belle journée à vous,
    Odile

  2. Bonjour Marie-Josée,

    Que voilà un texte très touchant. Continue d’écrire.

  3. De la part d’un autre passagère du train des 24 heures du roman!

    Merci Ma chère Marie-Josée pour ce témoignage qui dit toute ta sensibilité et humanité et plume d’écrivain. Et puis: mon texte en sortant du train n’avait même pas fait les 2000 mots. Il en fait 2100 après révision 😉

    À la prochaine aventure!

    Yara

  4. Chère co-aventurière, merci! Sans vouloir trop révéler du livre, laisse-moi te dire qu’il y a aussi beaucoup de sensibilité dans le texte que tu as écrit sur les traces de Champlain. On sent bien la mer! La qualité plutôt que la longeur… 😉

  5. […] intitulé « Petitous », inspiré par l’arbre généalogique de ma famille. La fatigue s’est dissipée, et je savoure maintenant toute la satisfaction de tenir ce nouveau livre entre […]

  6. […] un chapitre intitulé « Petitous », inspiré par l’arbre généalogique de ma famille. La fatigue s’est dissipée, et je savoure maintenant toute la satisfaction de tenir ce nouveau livre entre […]

Les commentaires sont fermés.

%d blogueurs aiment cette page :