La persistance des rats

Après la moisissure, j’ai dû lutter contre les rats. La lutte n’est d’ailleurs pas terminée. Ils sont apparemment nombreux dans le quartier. Les frasques de ces envahisseurs dans mon plafond rendent la maison étrangement sonore. Les chats figent, tête levée. Ils ne demanderaient pas mieux que de leur casser le cou, mais ils ne sont pas bêtes, les rats. Jamais ils ne viennent se promener où un chat pourrait les croquer. L’exterminateur fait des visites périodiques. Il est catégorique : il les aura tous, ce n’est qu’une question de temps. Bref, il sera plus persistant que les rats eux-mêmes, qui ont inspiré cette phrase à Balzac :

Je n’ai qu’une seule bonne qualité, c’est la persistante énergie des rats, qui rongeraient l’acier s’ils vivaient autant que les corbeaux.

Inondations

De la moisissure s’est installée dans un coin du sous-sol. L’eau a trouvé un interstice. L’eau trouve toujours un chemin pour s’infiltrer. Tenir maison, c’est en somme tenir tête à la nature. Un conflit larvé.

Pour des centaines de ménages en Outaouais, le conflit s’est changé une fois de plus en un combat harassant ce printemps. Leurs maisons se gangrènent dans les flots de la rivière, qui n’en finit plus d’élargir.

L’humain, malgré sa science, n’a pas appris à établir un domicile confortable sans entrer en conflit avec l’environnement. Dans la Rome antique, on a bien trouvé la recette d’un béton rendu plus fort par l’assaut des vagues, mais cela demeure une exception.

Il me semble plus urgent que jamais d’apprendre à vivre et bâtir avec la nature plutôt que contre elle.

Les inondations en cours provoqueront peut-être une prise de conscience. Patrick Lagacé, lui, parlait d’un autre genre d’inondation dans La Presse en mars dernier : l’inondation numérique. Se couper ou non de Facebook, là est la question — d’autant qu’on commence à douter de la valeur de la plateforme comme outil promotionnel pour les artistes, à moins de payer (vous avez certainement remarqué la quantité de contenu commandité sur votre mur).

Ces mots de Shakespeare décrivent en somme assez bien les médias sociaux : des fables pleines de bruit et de fureur qui ne signifient rien*.

* « Life… is a tale told by an idiot, full of sound and fury, signifying nothing »
William Shakespeare, Macbeth.

Les riens fertiles

Ces bouts d’idées notées dans mon calepin virtuel ou des fichiers pêle-mêle sur le disque dur de l’ordinateur, en ferai-je un jour quelque chose? Certaines les publient instantanément. Je préfère laisser décanter. Parfois, ils donnent un billet ou servent de matériau pour un de mes grands chantiers littéraires; parfois, rien du tout.

Je me garde bien de sous-estimer l’importance de ces « riens ». Comme l’ennui, ils offrent un terreau fertile à la créativité.

L’évolution à rebours

J’ai fait quelques fois allusion à ma collection de citations, qui ne cesse de grandir. Je ne sais plus où j’ai déniché celle-ci, de Bernard Werber (auteur de la trilogie Les fourmis) :

La trajectoire d’évolution de toutes les âmes se déroule en trois phases. 1. La Peur. 2. Le Questionnement. 3. L’Amour. Et toutes les histoires ne font que raconter ces trois étapes de l’éveil. Elles peuvent se dérouler en une vie, en plusieurs incarnations, ou se passer en un jour, une heure, une minute.

Écrire un livre, c’est toutefois emprunter le chemin inverse. Au début, quand je commence à raconter une nouvelle histoire, c’est le grand amour. Je suis emballée. J’ai la tête en ébullition.

Le questionnement se pointe le bout du nez quand je commence à poser un regard critique sur mon livre pour détecter les trous dans la trame narrative, polir le texte, couper les longueurs, ajuster les dialogues.

La peur, elle, arrive vers la fin, quand vient le temps de montrer le livre. L’histoire que j’aimais tant au début, je me mets à redouter qu’on la trouve sans intérêt.

Juste « merci »

Le Conseil des arts de l’Ontario m’a accordé une bourse pour un des projets sur ma table de travail. Le chèque est arrivé par la poste il y a quelques jours. De quoi payer mes frais de subsistance pendant que je vais créer.

Merci. Infiniment. Merci.

Logo du Conseil des arts de l'Ontario accompagné du texte : Conseil des arts de l'Ontario, un organisme du gouvernement de l'Ontario


Écrire c’est… [26]

Aujourd’hui, Antonine Maillet s’amuse à écrire parce qu’elle n’a plus « rien à prouver », affirme-t-elle dans sa plus récente entrevue au Devoir.

C’est pour qu’il reste quelque chose qu’on écrit, oui, pour qu’il reste ce qu’on n’a pas eu le temps de dire, ce qu’on n’a pas pu dire, ce qu’on n’a pas su dire, ce qu’on ne savait pas qu’on savait dire.

– Antonine Maillet

J’ai encore quelque chose à dire, mais je ne ressens plus la même urgence de publier. J’ai arrêté de me pressurer. J’ai vécu au travail assez de pression dans la dernière année et demie pour me guérir à tout jamais de ma productivite. J’aspire plus que tout à l’équilibre et à la joie. Je n’ai pas peur de l’effort, mais à mon rythme, avec en contrepartie une juste dose de repos.

Nous voilà au seuil d’une nouvelle année. Je vous la souhaite abondante!

Abondante en lectures substantielles pour aiguiser votre pensée et ravir votre cœur;

Abondante en relations humaines riches d’amour et de sens;

Abondante en nourritures de toutes sortes, celles de l’esprit comme celles du ventre;

Abondante en créativité, parce qu’il y a tant à inventer pour qu’advienne le monde de nos plus hauts rêves, où les océans sont vidés de plastique et les sociétés enfin égalitaires;

Abondante en paix, afin que l’énergie gaspillée à nous automutiler et entre-détruire puisse dorénavant servir à nous hisser vers de nouveaux sommets;

Abondante en « restes », le genre qui s’inscrivent sur le papier ou dans la mémoire, ceux qu’on vole au temps quand on s’attarde auprès d’une amie ou devant un coucher de soleil, sans oublier les restes de semaine, ces précieuses heures non programmées où l’on renoue avec soi-même au présent.

Bonne année 2019!

Un optimisme franco-ontarien

Ma décision de quitter Montréal pour Ottawa m’a amenée à jeter un regard très différent sur le fait français en Amérique, et sur mon identité francophone.

Ottawa m’a d’abord adressé la parole en anglais. J’ai fini par apprendre que je pouvais quand même répondre bonjour — en fait, j’ai appris qu’un simple bonjour pouvait être un acte politique. Au Québec, j’avais grandi parmi des francophones majoritaires, mais qui se définissaient par leurs défaites : les plaines d’Abraham, la rébellion des Patriotes, le référendum. En Ontario, j’ai grossi les rangs d’une francophonie minoritaire, mais se définissant plutôt par ses victoires : la bataille des épingles à chapeau, la Loi sur les services en français, Monfort (et bientôt, à n’en pas douter, l’Université de l’Ontario français).

Écrire à Ottawa

C’est à Ottawa que je suis vraiment devenue écrivaine. Mon premier roman, j’en ai écrit une bonne partie à la table de ma cuisine, dans un appartement de la rue O’Connor, à quelques rues du Parlement. Je l’ai toutefois publié chez un petit éditeur montréalais. La plupart des exemplaires sont restés invendus et ont fini au pilon quand l’éditeur a fermé boutique. J’en ai rescapé une brassée. Plus tard, peut-être ferai-je de ce livre une réécriture à la Laferrière.

Mon deuxième roman, Un jour, ils entendront mes silences, a connu un sort plus heureux. Est-ce que publier à Ottawa m’aurait porté chance? Les Éditions David m’ont annoncé ce mois-ci sa réimpression — belle surprise! Le tirage initial est épuisé. Je suis enchantée que le livre suscite encore un intérêt six ans après sa parution, et que David lui insuffle un nouveau souffle.

Virages et vertige

Ce mois-ci, paraît ma dernière chronique dans À bon verre, bonne table. En effet, après quinze ans, j’ai décidé de céder ma place à quelqu’un d’autre et d’ouvrir la porte à de nouvelles possibilités. J’ai pris la décision il y a plusieurs mois, mais elle se concrétise à peu près en même temps qu’une autre, majeure celle-là : mon départ de l’emploi que j’occupe depuis une décennie pour démarrer ma propre entreprise.

Moins de prévisibilité, plus de liberté!

Je vous avoue éprouver un certain vertige, mais je suis aussi emplie d’un optimisme tout franco-ontarien.

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