Écrire c’est… [27]

[…] un exercice qui m’enfièvre. Je peux passer des heures et des jours devant un texte. L’écriture amène à la surface des pensées obscures, enfouies.

— Brigitte Haentjens, Un regard qui te fracasse

On ne meurt plus

Passage censuré. Mot interdit. La cliente est on ne peut plus claire : je dois trouver une formule moins indécente, exit le mot « mort »! Je note cet ajout à la longue liste de ses directives de rédaction.

On ne meurt plus. Voilà qui explique l’invasion de zombies.

Pourtant, comme l’a si bien dit Paulo Coelho :

En général, la mort fait que l’on devient plus attentif à la vie.

La persistance des rats

Après la moisissure, j’ai dû lutter contre les rats. La lutte n’est d’ailleurs pas terminée. Ils sont apparemment nombreux dans le quartier. Les frasques de ces envahisseurs dans mon plafond rendent la maison étrangement sonore. Les chats figent, tête levée. Ils ne demanderaient pas mieux que de leur casser le cou, mais ils ne sont pas bêtes, les rats. Jamais ils ne viennent se promener où un chat pourrait les croquer. L’exterminateur fait des visites périodiques. Il est catégorique : il les aura tous, ce n’est qu’une question de temps. Bref, il sera plus persistant que les rats eux-mêmes, qui ont inspiré cette phrase à Balzac :

Je n’ai qu’une seule bonne qualité, c’est la persistante énergie des rats, qui rongeraient l’acier s’ils vivaient autant que les corbeaux.

L’évolution à rebours

J’ai fait quelques fois allusion à ma collection de citations, qui ne cesse de grandir. Je ne sais plus où j’ai déniché celle-ci, de Bernard Werber (auteur de la trilogie Les fourmis) :

La trajectoire d’évolution de toutes les âmes se déroule en trois phases. 1. La Peur. 2. Le Questionnement. 3. L’Amour. Et toutes les histoires ne font que raconter ces trois étapes de l’éveil. Elles peuvent se dérouler en une vie, en plusieurs incarnations, ou se passer en un jour, une heure, une minute.

Écrire un livre, c’est toutefois emprunter le chemin inverse. Au début, quand je commence à raconter une nouvelle histoire, c’est le grand amour. Je suis emballée. J’ai la tête en ébullition.

Le questionnement se pointe le bout du nez quand je commence à poser un regard critique sur mon livre pour détecter les trous dans la trame narrative, polir le texte, couper les longueurs, ajuster les dialogues.

La peur, elle, arrive vers la fin, quand vient le temps de montrer le livre. L’histoire que j’aimais tant au début, je me mets à redouter qu’on la trouve sans intérêt.

Écrire c’est… [26]

Aujourd’hui, Antonine Maillet s’amuse à écrire parce qu’elle n’a plus « rien à prouver », affirme-t-elle dans sa plus récente entrevue au Devoir.

C’est pour qu’il reste quelque chose qu’on écrit, oui, pour qu’il reste ce qu’on n’a pas eu le temps de dire, ce qu’on n’a pas pu dire, ce qu’on n’a pas su dire, ce qu’on ne savait pas qu’on savait dire.

– Antonine Maillet

J’ai encore quelque chose à dire, mais je ne ressens plus la même urgence de publier. J’ai arrêté de me pressurer. J’ai vécu au travail assez de pression dans la dernière année et demie pour me guérir à tout jamais de ma productivite. J’aspire plus que tout à l’équilibre et à la joie. Je n’ai pas peur de l’effort, mais à mon rythme, avec en contrepartie une juste dose de repos.

Nous voilà au seuil d’une nouvelle année. Je vous la souhaite abondante!

Abondante en lectures substantielles pour aiguiser votre pensée et ravir votre cœur;

Abondante en relations humaines riches d’amour et de sens;

Abondante en nourritures de toutes sortes, celles de l’esprit comme celles du ventre;

Abondante en créativité, parce qu’il y a tant à inventer pour qu’advienne le monde de nos plus hauts rêves, où les océans sont vidés de plastique et les sociétés enfin égalitaires;

Abondante en paix, afin que l’énergie gaspillée à nous automutiler et entre-détruire puisse dorénavant servir à nous hisser vers de nouveaux sommets;

Abondante en « restes », le genre qui s’inscrivent sur le papier ou dans la mémoire, ceux qu’on vole au temps quand on s’attarde auprès d’une amie ou devant un coucher de soleil, sans oublier les restes de semaine, ces précieuses heures non programmées où l’on renoue avec soi-même au présent.

Bonne année 2019!

Juillet, sueurs infinies

WIN_20180731_14_14_06_Pro (2)Les rubans d’asphaltes emmagasinent la chaleur. On cuit en ville. Il faudrait faire de tous les stationnements (les parkings de nos cousines françaises) des boisés, remplacer les lignes blanches par des arbres.

Je vis encore sans la climatisation à la maison. Ça commence à ressembler à du masochisme avec l’été que nous avons ici (je ne suis d’ailleurs pas la seule résistante à vaciller). Un lundi de juillet particulièrement cuisant, j’ai écrit à la bibliothèque publique et dans mon café favori plutôt que de fondre en sueurs.

J’ai été plutôt silencieuse ces derniers temps; l’insatiable Facebook m’a rappelé maintes fois que mes abonnées n’avaient pas eu de mes nouvelles depuis un long moment. N’allez pas croire que je suis en vacances. Au contraire, c’est parce que je trime fort. J’espère pouvoir vous annoncer de bonnes nouvelles d’ici quelques mois, à la condition que je ne laisse pas mon métier alimentaire siphonner toute mon énergie; car, ces temps-ci, j’y expérimente la notion d’infini, manifesté dans ma liste de tâches. Un vers de Margaret Atwood me revient en tête :

A word after a word after a word is power.

Mot après mot après mot… Un pouvoir émerge de l’accumulation de lettres, morphèmes et vocables. Un mot à la fois, une tâche à la fois.

La « causite »

Il n’y a plus assez de mois pour les causes qu’on cherche à nous faire endosser.

Mai est le Mois de l’arbre et des forêts; il est aussi le mois de la santé visuelle et le mois de sensibilisation à la sclérose en plaques, entre autres. Je n’ai pas trouvé de liste définitive, mais il semble y avoir, pour chaque mois du calendrier, au moins une douzaine de causes s’en réclamant.

Il y a de quoi développer une « causite » aigüe.

Bien sûr, ces causes sont toutes méritoires, mais la multiplication des campagnes de sensibilisation n’a-t-elle pas l’effet opposé de celui qu’on vise? N’entraîne-t-elle pas une désensibilisation du public?

Dans les médias sociaux, sur la place publique, dans nos lieux de travail et ailleurs, partout, on joue le même jeu : c’est à qui criera le plus fort ou fera le plus pitié. On essaie de tirer nos cordes sensibles, bien sûr, de nous avoir par les sentiments puisque les faits, eux, ne suffisent pas à nous faire changer d’avis*.

« Chacun veut sa lettre », me disait récemment une amie à propos du sigle expansif de la diversité sexuelle qui, de LGBT, est devenu LGBTQ, LGBTQ+, puis LGBTQIA+.

Le morcellement de notre attention s’accompagne d’un morcellement de la société (tendance que favorisent les médias sociaux parce qu’ils nous enferment dans des catégories). Chacune réclame sa place au soleil. Sauf qu’à tirer chacun et chacune la couverture de notre bord, nous annulons nos efforts et rien ne bouge — pis encore :  ceux qui arrivent à progresser, ce sont les extrémistes comme ceux qu’on trouve dans la « manosphère** ».

Bien sûr, pour se libérer de l’autoritarisme (religieux, politique ou autre), il fallait commencer par reconnaître et valoriser les différences. Maintenant, il nous faut apprendre à harmoniser ces différences, passer de l’individualisme à la solidarité; il nous faut apprendre la paix, telle que définie dans la Déclaration de paix des Haudenosaunee :

[…] la paix n’est pas seulement une absence de guerre. C’est un effort constant pour maintenir des relations harmonieuses entre tous les peuples, entre un individu et un autre, et entre les êtres humains et les autres créatures qui vivent sur cette planète.

* Nic Ulmi, « Est-il possible de changer d’avis? », Le Devoir, 28 novembre 2016.
** Josée Blanchet, « La manosphère en calvaire », Le Devoir, 4 mai 2018.
%d blogueurs aiment cette page :