Et si… tombe le mur

Et si nous échangions nos vies? Peut-on comprendre l’autre sans emprunter pour quelques heures sa peau?

ombres et compromis
sous un firmament de questions celées

Mes pensées, sans cesse, retournent à elle.

Je pense à ce que nous avons été, à ce que nous ne sommes plus, à ce que nous pourrions être si tombait le mur de l’incompréhension — ou si nous y percions quelques arches.

Photo : fort Chambly, à Chambly (Québec).

Et si je ferme les yeux

Et si je ferme les yeux, la terre disparaît. Je flotte dans le vide, dans l’espace.

Mes propres pensées peuplent cet espace. Rien de plus, rien de moins n’y existe : la peine, la joie, la peur, etc. Toutes à moi, rien qu’à moi.

Le temps semble venu de faire le ménage de cet espace…

Et si… pudique

Et si j’abandonnais toute pudeur? Depuis des semaines, je mijote un billet sur l’incommunicabilité, mais j’achoppe constamment sur ma peur de trop révéler, parce que ce billet part d’expériences qui ont ravivé de très vieilles blessures.

Et comme par hasard, ce soir, mon journal s’est ouvert à la page où j’avais recopié quelques mots d’un billet publié par mon amie Alison Gresik en juillet dernier (How to Multiply the Meaning in Your Life) :

« You don’t know what my life means until I tell you the story »
[Tu ne peux pas connaître le sens de ma vie tant que je ne t’ai par raconté mon histoire]

Elle y parlait de nos filtres, du courage qu’il faut pour se révéler, du besoin de sens qui habite les créatives ainsi que notre désir de transmettre, de laisser un certain héritage.

Et si j’avais su

Et si on m’offrait ce soir la possibilité de lire dans le grand livre du temps le déroulement des jours à venir, oserais-­­je? L’ignorance est béatitude, dit-on. Si j’avais su à dix-sept ans tous les obstacles qu’il me faudrait franchir, tous les chagrins qui allaient me lacérer le cœur, aurais-je quand même foncé devant avec le même courage? Qui se jette volontairement contre une lame, exception faite des martyres ou des détraquées?

L’expérience m’a cependant appris que, dans mes plus grandes peines, se cache le germe de mes plus grandes joies. Cela ne m’empêche pas, à l’occasion, de vouloir disparaître derrière douves et barricades.

Image : « Sainte Cécile » (les anges lui annoncent son prochain martyre), par Gustave Moreau, vers 1897, Gallica, Bibliothèque nationale de France.

Et si… Une nouvelle langue

Et si le Web et les médias sociaux étaient en train d’accomplir ce que les autorités de la langue n’avaient pas osé faire : accoucher d’une vaste et audacieuse réforme de l’orthographe?

« Pi kom on dit … ki dort dine! »

Une nouvelle langue gicle du bout des doigts de la génération mutante.

Ci-dessus : « Les membres de l’Académie française venant offrir au Roi le Dictionnaire de l’Académie », estampe de J. B. Corneille, Bibliothèque nationale de France, via Gallica.

Et si… Le bonheur

Et si le bonheur, comme une plante, se cultivait?

Si, comme la rose du Petit Prince, il fallait le défendre des chenilles (les rabat-joie pour qui la Terre n’est pas une orange bleue, mais une pomme pourrie)?

Il est si fragile, le bonheur.

Et si… Six milliards de mondes

Et si tu me prêtais tes yeux, quel monde découvrirais-je?

Ton monde n’est pas le mien.

Six milliards d’humains sur la planète, six milliards de mondes à visiter, à comprendre, à chérir. À défaut de pouvoir s’échanger nos yeux, on se raconte des histoires; on s’y rencontre.

Et si… Femme?

Et s’il est vrai qu’on juge un arbre à ses fruits, au XXIe siècle on continue, hélas! de juger une femme à sa descendance. De fait, si je prêtais foi au discours ambiant, je vous le jure, je commencerais à douter de ma propre existence.

J’ai la nausée de me farcir jour après jour des textes saupoudrés de ces mots, en apparence inoffensifs : « les femmes et leur famille ».

La répétition elle-même compose un message. Et ce message, quel est-il? À l’évidence, les femmes n’existent que par et pour leur famille — du moins dans le monde tel que le conçoivent certaines personnes.

Moi, la nullipare, que suis-je? Dans leur univers, je ne suis pas vraiment une femme. Je suis une anomalie.

Ci-dessus : détail d’un dessin de Jean Jacques Lequeu (1757-1825?).
Source : Gallica.

P. S. : Vous trouvez que j’exagère? La plus récente publicité de Procter & Gamble a pour slogan « Proud Sponsor of Moms » (Allez les mamans! Allez le Canada!).

Et si tu n’existais pas

« Et si tu n’existais pas, dis-moi pour qui j’existerais? Pour traîner dans
un monde sans toi, sans espoir et sans regret […] » Ainsi va une vieille chanson de Joe Dassin. Vous vous en souvenez?

Exister pour l’autre, cette idée romantique de l’amour, peut vous submerger comme une lame de fond.

J’ai failli me noyer vivante pour un amour.

Et s’il n’avait pas existé, cet homme, si je ne l’avais jamais rencontré, si je n’avais pas tout risqué en unissant ma vie à la sienne, où serais-je aujourd’hui? Je me le demande en regardant le sceau de la Cour supérieure de justice apposé sur notre ordonnance de divorce. À travers son regard, j’ai vu l’ampleur de ma force et de mon audace. J’ai appris à me connaître un peu plus.

S’il n’avait pas existé, mon cœur porterait moins de cicatrices et moins de sagesse : j’aurais stagné.

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