Écrire c’est… [37]

Du chaos naissent les étoiles

C’est le titre — très poétique — d’un roman de Marilyse Trécourt; la phrase est parfois attribuée à Charlie Chaplin. Elle apparaît un peu partout et ressemble à s’y méprendre à une citation de Nietzsche : «Il faut porter encore en soi un chaos, pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante.»

Elle semble faire écho à un verset de la Genèse (1/1-2) : «Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. La terre n’était que chaos et vide. Il y avait des ténèbres à la surface de l’abîme et l’Esprit de Dieu planait au-dessus de l’eau.»

Du chaos naissent les étoiles. On pourrait aussi écrire : du chaos naissent les mondes.

Écrire c’est organiser le chaos.

Un roman est un monde : un monde d’idées et de mots que l’autrice organise et assemble patiemment à sa table une lettre, un signe à la fois sur des mois, voire des ans.

À l’ère du tout numérique, on me propose une foule d’applications (EverNote, Scrivener et autres) pour m’aider dans cette tâche digne de titans et déesses — chacune d’elles apporte son propre chaos. Moi seule ai le pouvoir d’apporter l’ordre.

Dans ce monde-là, le monde des mots, l’ordre est possible.

Dans l’autre, dans celui qu’on appelle « réel », le chaos persiste : il y a des idiots qui se prennent pour des rois, des îles de plastique, des gens à qui on propose l’euthanasie au lieu d’une aide substantielle, des écrivains à la parole si libre qu’on les gratifie de coups de poignard.

Le chaos.

Chaque jour, pendant quelques instants, je trouve dans le joyeux chaos des mots et des mondes qu’ils échafaudent un refuge contre l’autre — le terrifiant et indomptable chaos des hommes.

Écrire c’est… [36]

Écrire, c’est tenter de nommer le monde. Écrire, c’est faire oublier la laideur du monde, parfois en la regardant en face. Écrire, c’est parfois même changer un peu le monde.

C’est ce qu’affirmait récemment l’autrice Mélikah Abdelmoumen dans Lettres québécoises.

La beauté côtoie la laideur. Elle refuse de se laisser écraser par elle. Je continue d’écrire pour magnifier la beauté du monde quand il hurle, crache et explose.

Sauver le monde

Marie-Josée Martin avec un chat gris

L’Ukraine, la Russie… c’est loin. Leur conflit n’a rien à voir avec moi, mon pays, ma famille, mes amies; c’est aussi vrai que faux. Les prix montent. À cause des bombes qui tombent sur Kyiv et Marioupol. On parle de la possibilité d’une troisième guerre mondiale. À cause des bombes qui tombent sur Kyiv et Marioupol. Le Canada va augmenter ses dépenses militaires. À cause des bombes qui tombent… La querelle de Poutine et Zelensky, c’est la même que les hommes se livrent depuis la nuit des temps, habités par le même désir irrationnel d’avoir raison — à tout prix.

Dans ces circonstances, à quoi bon écrire, à quoi bon l’art littéraire? Un grand écrivain russe, Fiodor Dostoïevski, m’a offert cette réponse par delà les siècles : « L’art sauvera le monde ».

J’ai envie d’y croire.

Écrire c’est… [35]

Désorientée devant les morceaux du manuscrits à assembler et polir, j’ai repris le livre de Natalie Goldberg, Wild Mind — Living the Writer’s Life. J’ai parcouru les passages soulignés et j’ai lu :

[…] l’écrivaine doit accepter de s’asseoir au fond de la fosse, se résoudre à y rester, puis laisser venir à elle les bêtes sauvages et même les appeler pour se mesurer à elles, les coucher sur le papier plutôt que de s’enfuir*.

Surtout ne pas fuir. Dompter la ménagerie de pixels et de papier sur mon bureau.

* Texte original : «[…] a writer must be willing to sit at the bottom of the pit, commit herself to stay there, and let all the wild animals approach, even call them up, then face them, write them down, and not run away.» (Bantam, 1990, p. 29)

Connexions

Je lis à petites bouchées Returning to the Teachings, livre de Rupert Ross qui me vient de la bibliothèque d’une amie décédée. La provenance du livre importe-t-elle vraiment? Tout est relié. Sinon de cette amitié, j’aurais probablement commencé ailleurs mon exploration de la justice réparatrice, en préparation du tome 3 de la trilogie d’Après Massāla.

Non, je n’ai pas commencé à écrire le tome 3; mais puisque j’aurai bientôt fini le premier jet du deuxième tome, je veux donner le temps aux idées de percoler pour le dernier de la trilogie, et la justice est l’un des thèmes que j’envisage d’y aborder.

Une vague de tristesse déferle souvent sur moi aux Fêtes. (La pandémie me permet à tout le moins l’économie d’explications cette année.) Quand se pointe cette tristesse, j’ai tendance à me sentir déconnectée — des miens, de la société, de la création. Déconnectée et inutile. Je vois ce qui me sépare du monde plutôt que ce qui m’y unit. (Les médias sociaux, où chacune est prompte à pointer la paille dans l’œil de l’autre, ne font qu’exacerber mon sentiment de séparation.)

Quel rapport avec Rupert Ross et la justice réparatrice? Ross ancre sa démarche dans la spiritualité autochtone, dont le principe premier est celui d’unité et de connexion. Mais la connexion doit être envisagée ici comme un mouvement de réciprocité.

L’obligation en cause est double en ce sens qu’il faut d’abord apprendre à voir toutes choses comme étant interreliées, puis s’employer à se connecter soi-même, de manière respectueuse et aimante, à tout ce qui existe autour, à chaque instant et dans chaque activité.*

Au moment de clore 2021, je m’interroge sur mes objectifs pour l’année qui vient. Ma soif de connexion est plus grande que jamais — une soif qui n’a rien à voir avec les foules ou les célébrations tapageuses, mais qui concerne plutôt le lien, les interdépendances. En somme, comme Ross le décrit dans son livre, je ne veux plus me contenter d’« avoir » des relations, mais savoir et percevoir au plus profond de moi que je « suis » en relation** à chaque instant, dans chaque activité.

Voilà un beau programme pour 2022. Bonne année!

* Traduction. Le passage original se lit comme suit : « It involved a double obligation, requiring first that you learn to see all things as interconnected and second that you dedicate yourself to connecting yourself, in respectful and caring ways, to erything around you, at every instant, in every activity. » (Returning to the teachings – Exploring aboriginal justice, Penguin Books, Toronto, p. 66.)

** Rupert Ross écrit : « Until that moment I would have said, « I, Rupert Ross, have relationships, » whereas the new perspective would require me to say, « I, Rupert Ross, am relationships. » » (p. 67.)

Fénixal

Dans le monde d’Après Massāla, c’est aujourd’hui le début de fénixal. Mois intercalaire d’une durée de cinq jours (six les années bissextiles), fénixal tient son nom du phénix, oiseau mythique qui renaît périodiquement de ses cendres. Le mythe précède de quelques millénaires la naissance de Fumseck dans l’imagination de J. K. Rowling. Son origine remonte à l’Égypte ancienne, mais des oiseaux semblables existent dans la mythologie de plusieurs autres peuples, y compris chez les Premiers peuples de l’Amérique1.

Gravure dans les tons sépias montrant un phénix.

Le mois de fénixal rappelle à toutes et tous que dans la fin, il y a aussi la possibilité d’un recommencement — d’une renaissance.

Cet automne, dans notre monde, le milieu des arts littéraires vit une sorte de renaissance : le retour des activités en présentiel. D’ailleurs, en fin de semaine, je suis au Salon du livre de Montréal. Je signerai avec un vrai stylo de vrais livres pour les vrais humains qui s’arrêteront à ma table.

Image : gravure de Pierre Roche, 1896.

  1. Wikipédia.

Écrire c’est… [34]

Écrire est un art de la lenteur, affirme Rosalie Lavoie dans Lettres québécoises :

Cet art, qui se pratique loin des regards et des jugements immédiats (du moins avant la publication, et sauf le jugement que l’on porte sur soi-même, qui est sans doute le pire de tous), est un art de la lenteur, le temps est un allié inestimable, et j’ai appris à travailler avec lui.

Après Massāla : construction d’une grammaire

Dans ce dernier d’une série de trois billets autour de mon nouveau roman, je vous invite à explorer l’univers de Massāla à travers quelques-unes des inventions grammaticales insérées dans la parlure des personnages.

Collage avec plan manuscrit de la place de l'Étoile. Au centre on lit les mots : « Inventer un monde et... sa parlure ».

La langue porte et structure la pensée; elle véhicule une vision du monde. Il m’a paru insensé de raconter une société matriarcale et de faire parler ses membres en appliquant des règles de grammaire patriarcales, selon lesquelles «le masculin l’emporte sur le féminin».

Au sein de la massalité, le féminin l’emporte. Car, comme l’affirme une célèbre linguiste massalaise (citée dans une annexe du livre), «[s]eul le féminin a la force et l’extensibilité nécessaires pour contenir en lui le masculin. C’est inscrit dans la biologie.»

Bien que le féminin joue souvent le rôle de neutre, le massalais a aussi quelques mots de genre neutre en plus du masculin.

Quelques neutres massalais

cèli

La forme neutre de celle/celui.

toustes

Un pronom qui veut dire «toutes et tous».

Si vous êtes un ou une habituée de l’écriture inclusive, vous connaissez sans doute celui-là, qui circule depuis quelques années.

quèle

La forme neutre de quelle/quel.

Je pourrais aussi vous parler de « moé » et « noé », mais je ne voudrais tout de même pas gâcher votre lecture en vous en révélant trop ici. Toutes ces inventions, en donnant aux dialogues un parfum d’étrangeté, aident à une immersion plus complète dans l’univers de Massāla. Mais ne vous en faites pas : même les touristes francophones s’y retrouveront — promis!

Après Massāla : macrons et trémas

Dans ce deuxième d’une série de trois billets autour de mon nouveau roman, je vous invite à explorer l’univers de Massāla à travers quelques-uns des mots que j’ai créés ou redéfinis pour camper l’histoire.

L'image montre une carte faite à la main avec des chiffres. Sur une feuille lignée à côté, on voit une liste de noms associés aux différents chiffres : Wanakie, Srikoura, Indasie, Europiento, etc.

Les mots de la massalité

macron

nom masculin | Le macron est un signe diacritique dont l’invention précède la massalité, mais qui n’est généralement pas utilisé en français au XXIe siècle (calendrier grégorien). Il prend la forme d’une barre horizontale que l’on place le plus souvent au-dessus d’une voyelle. Le macron dans le nom de Massāla (ā) indique que cette voyelle est plus longue. 

Pourquoi Massāla plutôt que Massala, n’est-ce pas la même chose, me demanderez-vous? Ce n’est pas la même musique. Lorsque vous vous attardez sur le deuxième «a», soudain, un vent de mystère s’engouffre dans votre bouche, puis se faufile un chemin jusqu’à vos neurones.

grande-harmouïtrice; grand-harmouïteur

nom | Au sein du Consensoire, cèli [celui ou celle] qui écoute les divers points de vue et besoins relayés par les délégataires, puis mobilise toustes en vue d’une action commune qui sert l’équilibre vital et l’harmonie collective.

Dans «harmouïtrice», il y a les mots «harmonie» et «ouïr». Un peu plus d’écoute et d’harmonie, ça changerait nos parlements et assemblées législatives. Et le tréma dans «ouïr» fait presque toujours naître un sourire en moi.

Je reviendrai sur «cèli» et «toustes» dans le prochain billet.

Kiva

nom propre féminin | Le canon des écrits et images sacrées de la société massalienne. La Kiva comprend les Carnets rouges, les Psaumes de Massāla et les Épîtres sororaux.

Dans «Kiva», il y a le verbe aller (va), l’idée de mouvement. Il y a aussi comme un écho de «ça va», «ce qui va». J’ai découvert bien après coup que c’est aussi le nom donné à une pièce servant aux rituels religieux chez les Pueblos. La coïncidence m’a plu.

Après Massāla

Qui est Massāla? Une femme ordinaire, une messie, une impostrice? La réponse dépend de celui ou celle à qui vous posez la question. Tout le monde s’entend à tout le moins sur un point : elle était mère. Et, bien sûr, elle a aussi donné son nom à la nouvelle ère.

Je lance dans quelques jours mon troisième roman. C’est le premier tome d’une trilogie que j’ai intitulée Après Massāla. Dans ce billet, le premier d’une série de trois*, je vous invite à explorer l’univers de Massāla à travers quelques-uns des mots que j’ai créés ou redéfinis pour camper l’histoire.

Couverture du livre L'Ordre et la Doctrine - Après Massāla, tome 1. On voit un édifice massif surmonté par une coupole blanche au milieu d'un parc verdoyant. Des enfants courent ici et là. Dans le lointain, on distingue de hautes tours.

Les mots de la massalité

vir

nom masculin | Homme de sexe masculin.

En l’an 2021, pour les francophones, le mot «homme» désigne tantôt l’espèce, tantôt les mâles de l’espèce. À cause de cela, les «virs» ont souvent l’illusion de tout contenir, d’être universels; pourtant, ils comptent pour moins de la moitié de l’humanité.

homme

nom neutre | Terme générique qui désigne femmes et virs.

Le mot «homme» est enfin désambiguïsé et pleinement universel. Enri peut donc s’exclamer à propos de la directrice des Fouilles et Acquisition, au Musée panaméricain d’histoire et d’anthropologie: «Quèle homme!» Je reviendrai sur le mot «quèle» dans un autre billet.

massalais

nom masculin | Langue qui est à l’univers massalais ce que le latin était au temps de l’Empire romain.

* Ou quatre ou cinq? Hum… C’est un beau chiffre, cinq, mais… Et puis zut! tant qu’à y être, allons-y pour un autre trois.

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