Des sujets et des livres

Je sais que vous vous demandez ce qui amène une écrivaine à choisir tel ou tel sujet plutôt qu’un autre. Tatiana de Rosnay explique en ces mots la genèse de son bouleversant Elle s’appelait Sarah :

Je me suis toujours intéressée à la mémoire des lieux. Je reste convaincue que les murs gardent en eux la trace et l’esprit de ce qu’ils ont pu abriter en événements douloureux. […]  Née au début des années 1960, je n’ai pas appris les details de la rafle du Vel d’Hiv à l’école. J’ai commencé à me documenter. Au fur et à mesure de mes recherches, j’ai été tour à tour effondrée, bouleversée, choquée, blessée. C’est pour tenter de réparer cette blessure que j’ai écrit ce livre.

Gabrielle Roy, elle, a décrit la naissance de Bonheur d’occasion comme une inévitabilité, une sentence presque :

À force d’écouter parler les gens au cours des soirs d’été, je me vis un jour avec un roman à écrire sur les bras. D’abord, je n’en voulus pas. Je me rebiffai. Au vrai, ai-je jamais vraiment consenti à être écrivain? Je ne pense pas. J’avais déjà trop bien pressenti qu’embarqué dans ce chemin, on ne peut en voir le bout. On marche de colline en colline; chacune est un peu plus haute que la précédente mais jamais assez pour voir au-delà de celle qui vient. Des nouvelles, des contes, des récits qui me rendraient assez vite ma liberté; cela, oui, je le voulais bien. Mais un roman!

Ces jours-ci, quand je m’installe devant l’évier pour laver la vaisselle, j’écoute l’audiolivre Big Magic (traduit en français sous le titre Comme par magie). Pour Elizabeth Gilbert, chaque sujet, chaque idée choisit son auteur ou son écrivaine. De fait, l’idée à l’origine du livre que j’ai récemment soumis à mon éditeur m’est tombée dessus pendant un après-midi caniculaire.

Bien entendu, j’ai par la suite investi des heures de recherche et de réflexion afin de la développer et de la raffiner, cette idée. Le produit final atteindra-t-il l’idéal littéraire qu’évoquait Léon Mazzella dans un récent commentaire? L’avenir le dira. J’ose croire qu’il est encore possible en ce siècle d’écrire avec style une histoire irrésistible, que lectrices et lecteurs voudront dévorer.

Comment choisissez-vous vos lectures? Est-ce que vos achats (ou emprunts) de livres sont guidés par la production hollywoodienne, par le palmarès de Renaud-Bray, les critiques — les vraies, celles qui ne sont pas de simples conseils de consommation, mais cherchent plutôt à élargir vos horizons en vous donnant de « nouvelles clés » — ou, encore, les recommandations d’amies? Le Fil rouge propose une formule bibliothérapeutique, qui vous permet de recevoir directement à la maison des « lectures inspirantes ».

Je lis en ce moment Est-ce que je te dérange, d’Anne Hébert. Il était posé sur un présentoir à la bibliothèque quand j’y suis allée. Je ne pouvais pas le laisser là!

Ménage

Tandis que les médias salivent sur le plus récent exemple de la folie humaine, je croque dans le silence d’un après-midi sans obligations. Le manuscrit est chez l’éditeur. C’est le temps de mater le chaos qui s’est installé dans le bureau : de trier les papiers, de réorganiser mes bases de données, de revoir mon calendrier de travail et peaufiner mon plan de communication pour les mois à venir.

Dans mes bases de données, je retrouve des idées de billet sur des sujets relevés il y a quelques semaines ou quelques mois, notamment : la représentation des minorités visibles à la télévision (les médias n’ont pas mentionné que le même problème existe pour les personnes handicapées, à peu près absentes de nos émissions et toujours jouées par des « normaux » qui se baladent dans des fauteuils roulants de centre hospitalier); une artiste qui peint ce qu’elle entend; le carnet d’une petite bibliothèque sauvage; la sous-représentation des femmes dans les critiques; une mathématicienne oubliée et l’histoire du purisme linguistique en France.

J’envoie le tout à la corbeille. Votre attention est ailleurs, je sais.

Le sujet du jour, ce sont les armes à feu. Il n’y a pas que mon bureau qui ait besoin d’un bon ménage. La planète aussi… Je nous souhaite d’avoir le courage de le faire, y compris d’apporter les changements qui s’imposent pour éradiquer la violence dans nos sociétés — changements qui sont autant intérieurs qu’extérieurs.

Récemment invité à Ottawa* pour parler à des fonctionnaires, Dany Laferrière disait :

La langue devrait être un couteau qui descend jusqu’au cœur de notre être.  Mieux nous parlons moins nous sommes violents.

Dire nos peurs, nos inconforts et nos désaccords au lieu de tirer dessus? Voilà qui serait vraiment révolutionnaire.

* École de la fonction publique du Canada, 19 mai 2016.

Art + handicap : 8 choses à savoir

Les artistes en situation de handicap se taillent petit à petit une place dans le paysage artistique canadien. En février, le Musée canadien pour les droits de la personne présentait Au-delà du regard, première grande exposition d’œuvres réalisées par des photographes aveugles. En mars, le Monument national présentait Avec pas d’cœur, une production de la compagnie Maï(g)wenn et les Orteils sur la sexualité des personnes handicapées, qui intégrait des artistes professionnels « différents et marginalisés ». Le rockeur Martin Deschamps a aussi beaucoup contribué à légitimer la pratique artistique des personnes handicapées.

Leah Sandals a récemment interviewé pour Canadian Art Eliza Chandler, directrice artistique de l’organisme Tangled Art + Disability, à Toronto, créé pour favoriser le développement des artistes en situation de handicap et pour élargir la diffusion de leurs créations. Je vous offre, avec l’aimable permission de Mme Sandals, une adaptation* de cet entretien fort intéressant, dans lequel Eliza Chandler mettait en relief huit faits pour nourrir la réflexion des organismes souhaitant participer à l’essor d’un art différent.

  1. Les personnes handicapées ne se trouvent pas que dans le public : elles créent aussi

Une des choses qui dérange le plus Eliza Chandler, c’est que, lorsque galeries, musées et théâtres se demandent comment devenir plus accessibles, généralement, ils ne pensent qu’aux personnes handicapées dans le public. L’intégration des personnes handicapées comme artisans de la culture — comme musiciennes, performeurs, artistes — ne soulève toutefois pas le même genre de problèmes, explique-t-elle. Lire la Suite

Être et lire

Il semble que la majorité des gens ne terminent pas les livres commencés. http://www.slate.fr/story/115421/finir-livres

Quand aux livres numériques, leur lectorat n’est pas du tout celui qu’on avait prévu : ce ne sont pas les jeunes, mais les 50 ans et plus qui les adoptent. http://publishingperspectives.com/2016/03/michael-tamblyn-kobo-age-ereading-ebook-sales/#.VuiIwvnhBhE

La lecture est-elle un mode de vie? Je crois qu’écrire, c’est une façon d’être, d’habiter le monde. Mais en dirais-je autant de la lecture? Je trouve la question intriguante.

Faire le poids

Je le faisais auparavant tous les jours, des dizaines de fois par jour : soulever un dictionnaire et l’ouvrir. C’est devenu un geste exceptionnel. Les dictionnaires que je fréquente sont aujourd’hui, sauf rares exceptions, immatériels. C’est d’abord en curieuse et très dubitative que j’ai pris le virage numérique. Je me croyais attachée à la permanence de l’imprimé; à la délicatesse, au son du papier missel quand on tourne les pages. Je me suis laissée séduire par les nouveaux modes de recherche, qui démultiplient les possibilités.

Tantôt, j’ai sorti le bon vieux Petit Robert et mon Multi chéri de la bibliothèque : j’avais besoin de poids pour maintenir à plat un collage en train de sécher.

Au moins, ils servent encore!

Mots savants et inventés

Je baigne dans les mots toute la journée. La langue me fascine. Je l’aime dans sa musicalité comme dans sa précision. Je savoure ces innombrables variations.

La langue peut varier selon le lieu (variation diatopique), selon la classe socio-économique (variation diastratique), selon l’âge (variation diachronique) et selon la situation de communication (variation diaphasique). Toutes ces variations sont simultanées. La langue décrite dans les ouvrages de référence et qui correspond à ce qu’on associe généralement au « bien parler » n’est qu’une dimension de toutes ces variations (la variation diaphasique). Et attendez, on n’a pas tenu compte encore ni de la notion de dialecte, ni de la notion de variété de langue, on n’a pas parlé du degré d’instruction (qui est différent parfois de la classe socio-économique), ni de l’influence de l’écrit. Et on n’a pas non plus parlé de l’humeur du locuteur, de ses goûts, de ses préférences. (1)

En raison de ma formation et de mon cadre de vie (2), j’ai développé une intolérance aux anglicismes (avez-vous remarqué, il n’y a plus de chefs, tout le monde préfère endosser le rôle de leader…). D’autant que le français ne manque pas de ressources pour exprimer le monde. Par exemple, il y a quelques mois, en lisant la définition que Lysiane Gagnon donnait du mot foodie, je lui ai inventé, pour mon seul plaisir, une traduction; j’en ai fait un « expérimangeur » (des mots « expérience » et « mangeur »). L’expérimangeur est en quelque sorte un gastronome superformant :

[il] est du genre à planifier ses itinéraires de voyage exclusivement en fonction des tables étoilées qu’il compte découvrir. Il est capable de prendre l’avion pour aller expressément manger dans un établissement bien placé sur la liste San Pellegrino. (3)

Il y a quelques années, je ne jurais que par les dictionnaires. Je laissais la néologie aux pros… Et puis j’ai entrepris d’écrire un roman un peu trop ambitieux dans lequel je me suis mise à contorsionner la langue — trop ambitieux parce que, par moment, j’ai eu l’impression que mon « cerveau manqu[ait] de dimensions pour être en mesure de conceptualiser tout cela »(4)!

J’ai pris goût à la néologie.

Mon roman m’habite beaucoup ces jours-ci. Au point où les mots inventés qui le peuplent cherchent à s’infiltrer dans d’autres écrits.

MISE À JOUR

L’Office québécois de la langue française a finalement retenu l’équivalent cuisinomane pour foodie.

1. Anne-Marie Beaudoin-Bégin, « La linguistique quantique », Ricochet.
2. En langue bureaucratique, je vis dans une communauté francophone en situation minoritaire.
3. Récits de table d’ici et d’ailleurs, Éditions La Presse, 2014, p. 232.
4. Beaudoin-Bégin, op. cit.

Un automne chaud

Je suis plongée dans des lectures historiques. En ce moment, je compulse allègrement Le rêve de Champlain de David Hackett Fisher (dont TFO a tiré une télésérie très intéressante). J’ai aussi commandé les Voyages au Canada, écrits par Champlain lui-même. Tout ça pour me préparer aux 24 heures du roman, une expérience d’écriture collective en mouvement, à laquelle je prendrai part du 20 au 24 octobre.

Le livre issu de ce fabuleux voyage en train « sur les traces de Champlain » paraîtra chez Prise de parole et sera offert en librairie dès le 16 novembre. La maison d’édition sudburoise en a fait l’annonce dans le communiqué qu’elle consacre à ses nouveautés automnales.

Cette semaine, j’ai appris que Samuel Archibald était finaliste au Giller. Je me souviens avoir pensé à ce moment-là : « Un jour, ça sera moi. » En lisant tout à l’heure le communiqué de Prise de parole, j’ai vu son nom et le mien dans la même colonne. J’avais oublié : Archibald sera lui aussi de la joyeuse compagnie qui montera dans le train des 24 heures du roman, à Halifax*.

Entre-temps, mon roman Un jour, ils entendront mes silences voguera sur la rivière des Outaouais l’espace d’une croisière. En effet, un extrait sera mis en lecture le 20 septembre dans le cadre du Bateau-livre. Cette troisième édition, consacrée au roman et au théâtre, inclura des textes de huit auteures et auteurs de la région — quatre de chaque rive.

À cela s’ajoute une trâlée de dates de tombée.

L’automne sera chaud. Même s’il grésille, neige ou verglace, il sera chaud pour moi, puisque mon calendrier foisonne d’engagements littéraires.

* Finalement, Archibald n’a pu être des 24.

L’enfance par elle-même

Correspondances d'EastmanQuelle agréable surprise de trouver un exemplaire de Bondrée dans ma boîte aux lettres! J’avais justement réservé un exemplaire numérique à la bibliothèque, car je voulais me préparer pour mon café littéraire avec Andrée A. Michaud aux Correspondances d’Eastman : « L’enfance par elle-même ». Je n’avais encore rien lu de cette écrivaine québécoise, qui compte pourtant déjà neuf romans et deux Prix du Gouverneur général à son actif.

Les premiers mots nous agrippent. C’est le genre d’amorce que toute autrice souhaite écrire :

Bondrée est un territoire où les ombres résistent aux lumières les plus crues […]

Hier, plonger dans ces ombres m’a fait oublier quelques instants celles qui planent sur ma vie ces jours-ci.

Image : détail d’une photo de Mathieu Gosselin publié sur le site des Correspondances d’Eastman.

Pour que tout roule

Appelons-le Justin*.

À une autre époque, il s’est appelé Denis*. Avant lui, il y a eu Charley*; et avant Charley…

De nom en nom, on pourrait ainsi remonter le cours de ma vie jusqu’à mon tout premier…

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En attendant le printemps

SONY DSCJ’attends impatiemment que les tulipes sortent du sol et que les lilas refleurissent. Pour moi, c’est au printemps qu’il faut voir Ottawa.

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