Après

Je déteste les lits, l’horizontalité. Il faut de bonnes fesses pour écrire, aime dire Dany Laferrière. Proust écrivait au lit (ce qui explique peut-être pourquoi sa prose m’endort); moi, je n’y arrive pas.

Pendant que le monde combat COVID-19, je repose mes fesses. C’est ma version personnelle du confinement, une convalescence en dents de scie, saupoudrée d’anicroches bureaucratiques. J’expérimente à contrecœur un autre rapport au temps, je me perds dans ses longueurs, rongée par un ennui infertile que même Netflix ne parvient pas à gommer. La semaine, désormais, se divise en changements de pansements. Les tulipes ne font plus le printemps : il viendra quand je pourrai caresser une peau toute neuve et cesser de rationner mon activité assise.

J’ai lu qu’au Japon, on a rasé des milliers de tulipes pour empêcher que leurs jolies coroles ne provoquent des rassemblements. Les tulipes d’Ottawa, elles, ont été épargnées.

On spécule beaucoup sur l’après. J’ai moi-même été invitée à écrire sur le sujet, mais j’ai refusé l’invitation. Car la virulence de mon quotidien ces derniers mois a privé mon imagination des nutriments essentiels à son déploiement. Mes forces étaient dirigées vers l’intérieur.  

L’après, j’espère qu’il sera mieux — pour moi, pour vous, pour le monde. Après tout, la peste a entraîné la disparition du servage dans l’Europe moyenâgeuse.

En attendant, je vais continuer d’essayer d’écrire à l’horizontale.  

Image : Susanne Jutzeler, Pixabay

Charbon, Index et autres dérangeants

L’Australie brûle tandis que son premier ministre, Scott Morrison, reste catégorique : il serait « irresponsable » de tourner le dos à l’industrie du charbon. Alors qu’on ne lui parle pas de restreindre l’extraction.

Dans le milieu littéraire, ces temps-ci, on parle de l’affaire Hansel et Gretel : une enseignante en quête d’une lecture intéressante pour ses élèves a découvert la collection des Contes interdits, dont Hansel et Gretel d’Yvan Godbout. Un passage du livre l’a choquée au point qu’elle a porté plainte à la police. Un an plus tard, l’auteur était arrêté. « Devons-nous craindre un retour de l’Index? » demandait Pierre-Yves Villeneuve quelques jours avant Noël.

Je ne sais plus quel âge j’avais la première fois que ma mère a mentionné devant moi l’Index, c’est-à-dire l’Index librorum prohibitorum, liste des ouvrages que les fidèles catholiques devaient autrefois s’abstenir de lire pour la sauvegarde de leur âme (on peut consulter l’édition de 1948 en ligne). C’était sans doute au début de mon adolescence, à l’âge où les interdits en tous genres nous deviennent insupportables. Mon imaginaire reste marqué par l’idée de ces livres, que s’échangeaient clandestinement les esprits rebelles.

Issue d’un milieu modeste, ma mère vénérait les livres. Elle a grandi dans un appartement où il y en avait peu et où l’on chérissait chacun. En comparaison, il y avait beaucoup de livres dans notre maison. Au sous-sol, elle avait constitué une petite bibliothèque, source d’une grande fierté, qui renfermait entre autres plusieurs volumes à la reliure élégante de la collection du Reader’s Digest. Nous étions aussi abonnées à la bibliothèque municipale, et la visitions presque aussi souvent que l’église. Ma mère et moi n’avions pas les mêmes vues, mais elle n’a jamais essayé de contrôler mes lectures ni de m’imposer les siennes. Tout cela m’a rendue allergique à la censure, sujet que j’ai d’ailleurs déjà abordé (ici et ici).

Je vois comme une forme de censure le néorévisionnisme qui sévit en Amérique du Nord et qui a même poussé certaines personnes à réclamer qu’on déboulonne les statues de John A. Macdonald. Car censurer revient en somme à balayer sous le tapis les faits et les points de vue qui nous dérangent plutôt que d’engager un dialogue constructif, porteur de progrès — un dialogue véritable, au sens où l’a défini Alasanne Ndaw, c’est-à-dire « qui suppose la reconnaissance de l’autre à la fois dans son identité et dans son altérité ».

Mise à jour

Quelques heures après ce texte, Louis Cornelier publiait un article intitulé «La morale de l’histoire» qui insiste aussi sur l’importance de la discussion et ouvre d’autres avenues de réflexion intéressantes.

Ringarde

20180521_124339 (2)Quand j’ai fait mes premiers pas dans l’écriture, au début de la vingtaine, j’ai eu le sentiment aigu de ramer à contre-courant. Mon style et, surtout, mes choix de thèmes ne cadraient pas avec les goûts de l’époque. J’accusais ma différence (c.-à-d. les quatre roues). J’éprouve à nouveau ce sentiment ces temps-ci; toutefois, à moins d’un an de mon cinquantenaire, je le mets cette fois sur le compte de mon âge. J’ai l’impression que de toutes parts on me crie « Tu es tellement ringarde! »

Certes, j’ai regardé Perdu dans l’espace en noir et blanc et mes premières traductions, je les ai faites sur une dactylo; mais suis-je pour autant ringarde? Je ne suis peut-être pas tombée sous le charme d’Instagram, mais je suis une championne d’EverNote!

Mon père est décédé il y a trois ans et il me manque encore. Nos conversations me manquent, son affection et sa sagesse me manquent. Papa a fait ses devoirs à la lumière d’un fanal et a travaillé comme bûcheron durant les grandes coupes réalisées pour électrifier la Gaspésie. Je l’ai toujours trouvé pertinent, même à 72 ans. Lui ai-je parfois donné à mon insu le sentiment d’être ringard? J’espère que non. Bien sûr, nous avons eu nos désaccords, mais, sauf rares exceptions, nos échanges ont toujours contribué à élargir ma perspective. Ces exceptions, ce sont les rares sujets (notamment le mouvement des carrés rouges), où nous étions incapables d’écoute véritable parce que l’un ou l’autre était convaincu d’avoir raison.

* * *

Dans le milieu des arts, comme dans bien d’autres, on réfléchit aux moyens à prendre pour diversifier les perspectives en ce moment; en effet, on reconnaît que la diversité est porteuse de valeur ajoutée. À ce sujet, je vous invite à lire le texte que je signe dans le plus récent numéro de Participe présent, consacré entièrement à la diversité : « Champlain, Hawking et moi ».

La « causite »

Il n’y a plus assez de mois pour les causes qu’on cherche à nous faire endosser.

Mai est le Mois de l’arbre et des forêts; il est aussi le mois de la santé visuelle et le mois de sensibilisation à la sclérose en plaques, entre autres. Je n’ai pas trouvé de liste définitive, mais il semble y avoir, pour chaque mois du calendrier, au moins une douzaine de causes s’en réclamant.

Il y a de quoi développer une « causite » aigüe.

Bien sûr, ces causes sont toutes méritoires, mais la multiplication des campagnes de sensibilisation n’a-t-elle pas l’effet opposé de celui qu’on vise? N’entraîne-t-elle pas une désensibilisation du public?

Dans les médias sociaux, sur la place publique, dans nos lieux de travail et ailleurs, partout, on joue le même jeu : c’est à qui criera le plus fort ou fera le plus pitié. On essaie de tirer nos cordes sensibles, bien sûr, de nous avoir par les sentiments puisque les faits, eux, ne suffisent pas à nous faire changer d’avis*.

« Chacun veut sa lettre », me disait récemment une amie à propos du sigle expansif de la diversité sexuelle qui, de LGBT, est devenu LGBTQ, LGBTQ+, puis LGBTQIA+.

Le morcellement de notre attention s’accompagne d’un morcellement de la société (tendance que favorisent les médias sociaux parce qu’ils nous enferment dans des catégories). Chacune réclame sa place au soleil. Sauf qu’à tirer chacun et chacune la couverture de notre bord, nous annulons nos efforts et rien ne bouge — pis encore :  ceux qui arrivent à progresser, ce sont les extrémistes comme ceux qu’on trouve dans la « manosphère** ».

Bien sûr, pour se libérer de l’autoritarisme (religieux, politique ou autre), il fallait commencer par reconnaître et valoriser les différences. Maintenant, il nous faut apprendre à harmoniser ces différences, passer de l’individualisme à la solidarité; il nous faut apprendre la paix, telle que définie dans la Déclaration de paix des Haudenosaunee :

[…] la paix n’est pas seulement une absence de guerre. C’est un effort constant pour maintenir des relations harmonieuses entre tous les peuples, entre un individu et un autre, et entre les êtres humains et les autres créatures qui vivent sur cette planète.

* Nic Ulmi, « Est-il possible de changer d’avis? », Le Devoir, 28 novembre 2016.
** Josée Blanchet, « La manosphère en calvaire », Le Devoir, 4 mai 2018.

Démenottée

Simone Veil est décédée le 30 juin. Elle a défendu le droit à l’avortement en France dans les années 70.

Une génération de féministes s’éteint, mais le combat se poursuit.

La langue a été ma voie d’accès au féminisme. C’est logique, vu que le langage est mon matériau premier comme autrice et traductrice. Le hasard (ou serait-ce la providence?) a voulu que je doive fréquemment traduire pour des institutions qui avaient pour politique de féminiser les textes.

La curiosité m’a poussée à vouloir comprendre la raison d’être de telles politiques. J’ai lu les linguistes, de Céline Labrosse à Éliane Viennot. Leurs propos ont fait naître en moi une juste colère, nourrie par de nouvelles lectures, dont plusieurs avaient une portée sociale, voire économique. À cause de ces lectures, j’ai pris conscience de l’emprise du patriarcat sur ma pensée et ma vision du monde.

Je soupçonnais bien qu’un carcan de traditions et de préjugés m’emprisonnait et que je portais des menottes jusque dans ma tête.
— Benoîte Groult

J’ai pensé que mes neurones allaient disjoncter quand je me suis mise à lire les travaux de chercheuses et penseuses comme Genevieve Vaughan et Heide Goettner-Abendroth sur les sociétés matriarcales, parce que les réalités qu’elles décrivaient étaient complètement étrangères à la mienne. Quand Lennon chantait « Imagine all the people sharing all the world », il poétisait, la tête dans les nuages. Ces femmes, elles, exposaient en termes concrets des réalités qui existent ou ont existé, un mode de vie fondé sur le don et l’entraide plutôt que la propriété privée, où le masculin ne l’emportait plus sur le féminin.

Voyant ses certitudes patriarcales menacées, mon esprit a cherché à tout nier à coups de « oui, mais… ». En vain.

Les menottes sont tombées. Je ne vois plus le monde comme avant et ne l’écris plus comme avant non plus. Comment cette liberté se traduit-elle au juste dans mes projets d’écriture en cours? Ce sera le sujet de mon prochain billet.

Image : détail d’une soirie japonaise, Gallica.

Les morts (autofiction brève)

« Aujourd’hui, je sais que je vis sur du temps emprunté, mais je n’ai pas peur de la mort. Comme je suis chargé de rêves et d’illusions, ce dont j’ai peur, c’est de ne pas avoir le temps de faire ce que j’ai envie de faire. »

Michel Vézina

Super lune de novembre 2016

Qui suis-je pour toi?

Je stationne devant une porte fermée. Une porte que j’ai moi-même fermée — claquée, à vrai dire. Ce n’est pas la première.

J’habite un quartier où se pratique encore l’évangélisation porte-à-porte. Ils sont faciles à reconnaître, les colportrices et les colporteurs de la parole divine fossilisée. Deux par deux, ils vont, avec leurs beaux habits et leur langue endimanchée.

Par la fente de la porte entrouverte, les voici qui me tendent un de leurs dépliants décorés de ciels bleus et de nuages blancs. « Non, merci. » Tellement polie! Polie au point de m’excuser pour une éructation inaudible. Le sais-tu? Une fois, pour les choquer, j’ai ajouté : « Je suis sorcière. » Ils ont fait mine de n’avoir rien entendu et, d’un hochement de tête, ils m’ont saluée avant de tourner calmement les talons.

Devant ta porte entrouverte, j’étais colportrice. Tu faisais aussi dans l’excès de politesse. (Nous avons reçu une éducation similaire.) Combien de temps sommes-nous restées ainsi, dans l’étau bien comme il faut du statu quo? Jusqu’au jour où, d’exaspération, j’ai claqué moi-même la porte.

Panique et regret n’ont pas tardé à déferler. Je venais d’achever à coups de poignard la bonne petite fille sage qu’était ta « Zozée », programmée par sa maman pour une vie de recueillement. Il y aurait un prix à payer. Bien sûr, on n’en était pas à une mort près, mais cette mort-là était arrivée par mes mains.

Les moineaux pépient et picorent de-ci de-là entre les feuilles mortes. Ils sont libres, et moi aussi. Bientôt, l’hiver blanchira tout. Nous mourrons peut-être de froid. Mais qu’importe. Ma vie entière, à une dizaine de mois près, je l’ai vécue sur du temps emprunté. Sans l’hiver, le printemps n’existerait pas. Alors, je veux bien braver l’hiver et ses nuits tentaculaires.

La lune se lève, sa face réfléchit faiblement le soleil, qu’elle permet ainsi à la terre de contempler. La douceur de sa lumière fait presque oublier la désolation de novembre.

Je ne me suis pas rendue jusqu’à ta porte. Tu restes en sécurité au haut de ton escalier. J’ai plusieurs fois imaginé ma mort, elle ne me fait pas peur. C’est de mourir au passé qui me terrifie. Je m’étais imaginée ouvreuse de porte, mais il manque des clés à mon trousseau. Je devrais peut-être me recycler en forgeuse?

Sur l’incomplétude de ma vie, la lune fait briller sa parfaite rondeur et enveloppe le paysage d’une aura de mystère. Le présent vit, le présent luit. Ce soir, je suis pour moi sorcière. Regarde-moi enchanter mes lendemains de lilas, de pique-niques et de rires.

Ci-dessus : Super lune du 14 novembre 2016, avec l’aimable permission de Guy Théroux. Un merci spécial à Jeannine Ouellette qui a obtenu pour moi la permission du photographe.

Écrire, sublimer

J’ai feuilleté hier quelques ouvrages en quête de pistes pour le cercle littéraire que j’animerai tantôt. Point de départ de la discussion, suggéré par une participante au dernier cercle : l’autocensure.

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