Ringarde

20180521_124339 (2)Quand j’ai fait mes premiers pas dans l’écriture, au début de la vingtaine, j’ai eu le sentiment aigu de ramer à contre-courant. Mon style et, surtout, mes choix de thèmes ne cadraient pas avec les goûts de l’époque. J’accusais ma différence (c.-à-d. les quatre roues). J’éprouve à nouveau ce sentiment ces temps-ci; toutefois, à moins d’un an de mon cinquantenaire, je le mets cette fois sur le compte de mon âge. J’ai l’impression que de toutes parts on me crie « Tu es tellement ringarde! »

Certes, j’ai regardé Perdu dans l’espace en noir et blanc et mes premières traductions, je les ai faites sur une dactylo; mais suis-je pour autant ringarde? Je ne suis peut-être pas tombée sous le charme d’Instagram, mais je suis une championne d’EverNote!

Mon père est décédé il y a trois ans et il me manque encore. Nos conversations me manquent, son affection et sa sagesse me manquent. Papa a fait ses devoirs à la lumière d’un fanal et a travaillé comme bûcheron durant les grandes coupes réalisées pour électrifier la Gaspésie. Je l’ai toujours trouvé pertinent, même à 72 ans. Lui ai-je parfois donné à mon insu le sentiment d’être ringard? J’espère que non. Bien sûr, nous avons eu nos désaccords, mais, sauf rares exceptions, nos échanges ont toujours contribué à élargir ma perspective. Ces exceptions, ce sont les rares sujets (notamment le mouvement des carrés rouges), où nous étions incapables d’écoute véritable parce que l’un ou l’autre était convaincu d’avoir raison.

* * *

Dans le milieu des arts, comme dans bien d’autres, on réfléchit aux moyens à prendre pour diversifier les perspectives en ce moment; en effet, on reconnaît que la diversité est porteuse de valeur ajoutée. À ce sujet, je vous invite à lire le texte que je signe dans le plus récent numéro de Participe présent, consacré entièrement à la diversité : « Champlain, Hawking et moi ».

La « causite »

Il n’y a plus assez de mois pour les causes qu’on cherche à nous faire endosser.

Mai est le Mois de l’arbre et des forêts; il est aussi le mois de la santé visuelle et le mois de sensibilisation à la sclérose en plaques, entre autres. Je n’ai pas trouvé de liste définitive, mais il semble y avoir, pour chaque mois du calendrier, au moins une douzaine de causes s’en réclamant.

Il y a de quoi développer une « causite » aigüe.

Bien sûr, ces causes sont toutes méritoires, mais la multiplication des campagnes de sensibilisation n’a-t-elle pas l’effet opposé de celui qu’on vise? N’entraîne-t-elle pas une désensibilisation du public?

Dans les médias sociaux, sur la place publique, dans nos lieux de travail et ailleurs, partout, on joue le même jeu : c’est à qui criera le plus fort ou fera le plus pitié. On essaie de tirer nos cordes sensibles, bien sûr, de nous avoir par les sentiments puisque les faits, eux, ne suffisent pas à nous faire changer d’avis*.

« Chacun veut sa lettre », me disait récemment une amie à propos du sigle expansif de la diversité sexuelle qui, de LGBT, est devenu LGBTQ, LGBTQ+, puis LGBTQIA+.

Le morcellement de notre attention s’accompagne d’un morcellement de la société (tendance que favorisent les médias sociaux parce qu’ils nous enferment dans des catégories). Chacune réclame sa place au soleil. Sauf qu’à tirer chacun et chacune la couverture de notre bord, nous annulons nos efforts et rien ne bouge — pis encore :  ceux qui arrivent à progresser, ce sont les extrémistes comme ceux qu’on trouve dans la « manosphère** ».

Bien sûr, pour se libérer de l’autoritarisme (religieux, politique ou autre), il fallait commencer par reconnaître et valoriser les différences. Maintenant, il nous faut apprendre à harmoniser ces différences, passer de l’individualisme à la solidarité; il nous faut apprendre la paix, telle que définie dans la Déclaration de paix des Haudenosaunee :

[…] la paix n’est pas seulement une absence de guerre. C’est un effort constant pour maintenir des relations harmonieuses entre tous les peuples, entre un individu et un autre, et entre les êtres humains et les autres créatures qui vivent sur cette planète.

* Nic Ulmi, « Est-il possible de changer d’avis? », Le Devoir, 28 novembre 2016.
** Josée Blanchet, « La manosphère en calvaire », Le Devoir, 4 mai 2018.

Démenottée

Simone Veil est décédée le 30 juin. Elle a défendu le droit à l’avortement en France dans les années 70.

Une génération de féministes s’éteint, mais le combat se poursuit.

La langue a été ma voie d’accès au féminisme. C’est logique, vu que le langage est mon matériau premier comme autrice et traductrice. Le hasard (ou serait-ce la providence?) a voulu que je doive fréquemment traduire pour des institutions qui avaient pour politique de féminiser les textes.

La curiosité m’a poussée à vouloir comprendre la raison d’être de telles politiques. J’ai lu les linguistes, de Céline Labrosse à Éliane Viennot. Leurs propos ont fait naître en moi une juste colère, nourrie par de nouvelles lectures, dont plusieurs avaient une portée sociale, voire économique. À cause de ces lectures, j’ai pris conscience de l’emprise du patriarcat sur ma pensée et ma vision du monde.

Je soupçonnais bien qu’un carcan de traditions et de préjugés m’emprisonnait et que je portais des menottes jusque dans ma tête.
— Benoîte Groult

J’ai pensé que mes neurones allaient disjoncter quand je me suis mise à lire les travaux de chercheuses et penseuses comme Genevieve Vaughan et Heide Goettner-Abendroth sur les sociétés matriarcales, parce que les réalités qu’elles décrivaient étaient complètement étrangères à la mienne. Quand Lennon chantait « Imagine all the people sharing all the world », il poétisait, la tête dans les nuages. Ces femmes, elles, exposaient en termes concrets des réalités qui existent ou ont existé, un mode de vie fondé sur le don et l’entraide plutôt que la propriété privée, où le masculin ne l’emportait plus sur le féminin.

Voyant ses certitudes patriarcales menacées, mon esprit a cherché à tout nier à coups de « oui, mais… ». En vain.

Les menottes sont tombées. Je ne vois plus le monde comme avant et ne l’écris plus comme avant non plus. Comment cette liberté se traduit-elle au juste dans mes projets d’écriture en cours? Ce sera le sujet de mon prochain billet.

Image : détail d’une soirie japonaise, Gallica.
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Les morts (autofiction brève)

« Aujourd’hui, je sais que je vis sur du temps emprunté, mais je n’ai pas peur de la mort. Comme je suis chargé de rêves et d’illusions, ce dont j’ai peur, c’est de ne pas avoir le temps de faire ce que j’ai envie de faire. »

Michel Vézina

Super lune de novembre 2016

Qui suis-je pour toi?

Je stationne devant une porte fermée. Une porte que j’ai moi-même fermée — claquée, à vrai dire. Ce n’est pas la première.

J’habite un quartier où se pratique encore l’évangélisation porte-à-porte. Ils sont faciles à reconnaître, les colportrices et les colporteurs de la parole divine fossilisée. Deux par deux, ils vont, avec leurs beaux habits et leur langue endimanchée.

Par la fente de la porte entrouverte, les voici qui me tendent un de leurs dépliants décorés de ciels bleus et de nuages blancs. « Non, merci. » Tellement polie! Polie au point de m’excuser pour une éructation inaudible. Le sais-tu? Une fois, pour les choquer, j’ai ajouté : « Je suis sorcière. » Ils ont fait mine de n’avoir rien entendu et, d’un hochement de tête, ils m’ont saluée avant de tourner calmement les talons.

Devant ta porte entrouverte, j’étais colportrice. Tu faisais aussi dans l’excès de politesse. (Nous avons reçu une éducation similaire.) Combien de temps sommes-nous restées ainsi, dans l’étau bien comme il faut du statu quo? Jusqu’au jour où, d’exaspération, j’ai claqué moi-même la porte.

Panique et regret n’ont pas tardé à déferler. Je venais d’achever à coups de poignard la bonne petite fille sage qu’était ta « Zozée », programmée par sa maman pour une vie de recueillement. Il y aurait un prix à payer. Bien sûr, on n’en était pas à une mort près, mais cette mort-là était arrivée par mes mains.

Les moineaux pépient et picorent de-ci de-là entre les feuilles mortes. Ils sont libres, et moi aussi. Bientôt, l’hiver blanchira tout. Nous mourrons peut-être de froid. Mais qu’importe. Ma vie entière, à une dizaine de mois près, je l’ai vécue sur du temps emprunté. Sans l’hiver, le printemps n’existerait pas. Alors, je veux bien braver l’hiver et ses nuits tentaculaires.

La lune se lève, sa face réfléchit faiblement le soleil, qu’elle permet ainsi à la terre de contempler. La douceur de sa lumière fait presque oublier la désolation de novembre.

Je ne me suis pas rendue jusqu’à ta porte. Tu restes en sécurité au haut de ton escalier. J’ai plusieurs fois imaginé ma mort, elle ne me fait pas peur. C’est de mourir au passé qui me terrifie. Je m’étais imaginée ouvreuse de porte, mais il manque des clés à mon trousseau. Je devrais peut-être me recycler en forgeuse?

Sur l’incomplétude de ma vie, la lune fait briller sa parfaite rondeur et enveloppe le paysage d’une aura de mystère. Le présent vit, le présent luit. Ce soir, je suis pour moi sorcière. Regarde-moi enchanter mes lendemains de lilas, de pique-niques et de rires.

Ci-dessus : Super lune du 14 novembre 2016, avec l’aimable permission de Guy Théroux. Un merci spécial à Jeannine Ouellette qui a obtenu pour moi la permission du photographe.

Écrire, sublimer

J’ai feuilleté hier quelques ouvrages en quête de pistes pour le cercle littéraire que j’animerai tantôt. Point de départ de la discussion, suggéré par une participante au dernier cercle : l’autocensure.

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Grande fatigue

Des interrupteurs à 1 m du sol, c’est normal chez moi, tout comme la douche de plain-pied avec ses barres d’appui.

C’est normal de me déplacer sur quatre roues. Chez moi, l’absence d’escalier va de soi. Laver la vaisselle est une activité qu’on accomplit en position assise, parce que même si vos pieds ne sont pas de simples parures, la basseur de l’évier aura tôt fait de vous donner mal au dos.

C’est quand je sors de chez moi, du cadre de mon quotidien, que je deviens handicapée. Je dois alors soumettre hôteliers, commerçantes et autres gens à un interrogatoire serré avant mon arrivée :

Il n’y a pas de marche à l’entrée?

Les portes ont quelle largeur?

L’évier, je vais pouvoir entrer en dessous?

Etc.

Et malgré mes interrogatoires, j’ai parfois des surprises déplaisantes. C’est, euh… normal? Et le supplément pour un taxi accessible à Moncton, normal aussi?

C’est fatigant, l’inaccessibilité.

*

Écrire douze heures d’affilée aussi, c’est fatigant, mais c’était un choix. Vingt-quatre auteures et auteurs réunis dans un train pour écrire un livre de 24 chapitres en 24 heures, cela m’a semblé une proposition irrésistible et, surtout, plus « accessible » que, par exemple, une résidence d’écriture en France dans une maison datant d’avant la Confédération.

Mon chapitre m’a été assigné à mon arrivée à Moncton. J’ai eu deux jours pour y réfléchir et faire mes recherches. Interdiction formelle d’écrire une seule ligne avant le départ de Halifax! J’ai respecté la consigne, bien sûr.

Je m’estime généralement chanceuse si j’ai un ou deux paragraphes solides après une séance d’écriture. Là, on me demandait de produire d’une traite 2 800 mots, plus ou moins 15 %.

La lune, quoi.

800 mots :
Je n’ai pas vraiment levé les yeux de l’écran depuis notre départ, vers midi. Déjà plus que ce que je rédige normalement en une journée. L’équipe du documentaire vient filmer dans ma cabine. C’est intimidant d’écrire avec une caméra par-dessus votre épaule.

900 mots :
Visite de Stéphane Cormier pour discuter d’une question sans aucun rapport avec notre aventure.

1081 mots :
Café? Oui, merci. Un coup d’œil au cellulaire m’apprend qu’il est déjà 17 h 40.

1101 mots :
On annonce Miramichi dans 10 minutes. Il paraît qu’Ian Monk a déjà fini son premier jet. J’engloutis mon souper.

1255 mots :
Dessert et visite de Mireille Messier. Ça avance? Couci-couça. Elle en est à peu près au même point.

2123 mots :
Minuit et deux, l’heure H. Fini. La qualité plutôt que la quantité? Espérons. Trop fatiguée pour porter un jugement. J’ai les neurones en jello.

Je n’ai pas vraiment dormi cette nuit-là.

Lever de soleil près de Québec

L’insomnie a ses avantages : j’ai pu admirer le lever du soleil et les paysages. Quelques heures plus tard, après assemblage et correction, la version préliminaire du livre a été présentée au public à Toronto.

Sortie officielle en librairie la troisième semaine de novembre. Vous m’en donnerez des nouvelles!

*

Les préjugés, ça fatigue… d’une autre façon. J’ai bien aimé la réplique de Stéphane Laporte à une « personne handicapée du jugement et de la sympathie ». Il a utilisé une fois de plus sa notoriété pour éduquer avec un grand doigté.

J’éduque aussi chaque fois que je suis invitée quelque part comme écrivaine. Même quand je ne parle pas de mon handicap. Ma différence se voit, ma présence dit quelque chose.

Il y a des moments où je trouve ça fatiguant, ces rappels que je ne suis pas normale. Mais à chacun son anormalité…

« Pour certains humains sur cette planète, il manque des petits bouts de bras, des petits bouts de jambes, des petits bouts de connexions dans le cerveau. Pour l’ensemble des humains, il manque des petits bouts d’amour, des petits bouts de tendresse, des petits bouts de cœur. » (S. Laporte, La Presse, 24 octobre 2015)

La porte

Les transitions sont des moments dangereux qui nous perchent au milieu de rien, désintégrés par la perte de l’instant fort auquel on s’était habitué et l’inexistence de celui qui suivra (manger? travailler? pleurer?). C’est sûrement dans les transitions que les dépressifs sombrent dans la dépression, les criminels dans le crime, et les artistes dignes de ce nom dans des illuminations qui bousculeront leur vie et celle des autres.

— Monique Proulx, Le cœur est un muscle involontaire.

Une grande fatigue s’est emparée de moi. Combien d’oncles, de cousines et d’amis larmoyants ai-je embrassés? Leur émotion ravivait chaque fois la mienne. Puis le défilé a pris fin. Je suis rentrée chez moi, où tout paraît normal en surface. Je ne pleure plus.

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