Où les paroles gèlent

Le plus récent cahier du Théâtre français cite les Relations des Jésuites :

On dit qu’il y a un pays, où le froid est si grand, que toutes les paroles s’y gèlent, et quand le printemps s’approche, ces paroles venant à se dégeler, on entend, quasi en un moment, tout ce qui s’est dit pendant l’hiver.

L’hiver n’existe pas dans le cyberespace. La débâcle de paroles y est un phénomène perpétuel. Ce qui fait dire à Martin Faucher :

Aujourd’hui, écrire, c’est bien souvent griffonner son humeur de l’heure, c’est épingler son opinion du jour sur un babillard éphémère. Mais être auteur pour vrai, c’est tout autre chose.

Les cahiers du Théâtre français, vol 12, no 1, Centre national des arts, Ottawa, automne 2012.

Le langage, communion

Pour moi, le langage, c’est beaucoup plus que de la communication, c’est une « communion ».

— Charles Taylor, dans une entrevue accordée en mars 2012 au magazine L’Actualité.

La liberté dans la lecture

Où lisez-vous? Moi, je lis dans les salles d’attente, dans l’autobus ou le train, dans les cafés; rarement à la maison (sauf l’été, quand il fait chaud et que je cherche refuge à l’ombre des vieux peupliers dans ma cour). Bref, je veux des lectures portatives, mais je les veux aussi confortables. Ma lecture du moment fait environ neuf cents pages (Les frères Karamazov, de Dostoïevski) : j’ose à peine imaginer l’épaisseur qu’aurait le livre imprimé, ou la petitesse des caractères. C’est toutefois sur ma très légère et inencombrante liseuse que je lis en gros caractères le dernier Dostoïevski, le livre que l’auteur considérait comme « son œuvre la plus aboutie ».

De fait, je suis devenue plutôt rébarbative à la lecture sur papier. Ma question au libraire au moment d’un récent achat en librairie (un livre de la collection Folio) : « Il n’existerait pas une autre édition? Cette fonte est difficile à lire et la marge, bien trop large. » J’ose à peine imaginer ce qui a dû lui passer par la tête…

Je n’ai rien contre celles et ceux qui restent fidèles au papier (je continue de préférer moi-même le papier pour les beaux livres par exemple). Peu importe sur quel support on lit. Avant le codex (le livre relié), il y a eu le volumen (rouleau);  et avant, les tablettes d’argile. Chaque changement de support, loin de représenter une menace pour l’écriture et la lecture, a contribué à leur explosion et à leur renouvellement. Je ne comprends donc pas l’entêtement d’un géant littéraire comme Milan Kundera, opposé au numérique au point d’inclure dans ses contrats d’édition une clause stipulant que ses œuvres ne peuvent être publiées que sous la forme traditionnelle, comme le rapportait La république des livres :

[…] il me semble que le temps qui, impitoyablement, poursuit sa marche, commence à mettre les livres en danger. […] Voici une image qui, de nos jours, est tout à fait banale : des gens marchent dans la rue, ils ne voient plus leur vis à vis, ils ne voient même plus les maisons autour d’eux, des fils leur pendent de l’oreille, ils gesticulent, ils crient, ils ne regardent personne et personne ne les regarde. Et je me demande : liront-ils encore des livres? c’est possible, mais pour combien de temps encore?

Combien de générations passeront à côté de ce grand auteur à cause de son inexistence numérique? (L’insoutenable légèreté de l’être est un des rares livres que j’ai relu et que je relirai sans doute.)

Bien sûr, Kundera n’a pas tort de s’interroger sur les effets de notre technologie. Il faut s’interroger. D’ailleurs, sur Twitter ou dans la blogosphère, il se passe rarement une semaine, il me semble, sans que quelqu’un aborde sous un angle ou un autre cette question de notre rapport aux nouveaux médias. Nous sommes en période de transition, d’apprentissage. Nous expérimentons encore comment marier la liberté nouvelle qu’offre la technologie avec notre humanité et les impératifs du vivre-ensemble. Le regain d’intérêt pour l’étiquette n’est pas étranger à tout cela.(1)

La liberté, c’est d’ailleurs l’explication que David Desjardins a donnée à sa fille de six ans quand elle lui a demandé pourquoi apprendre à lire.

En sachant lire, tu pourras savoir si on te ment. Tu pourras vérifier par toi-même.

Pour conclure ce billet, je vous propose quelques liens pour voir de belles photos de gens en train de lire :

http://undergroundnewyorkpubliclibrary.com/
http://awesomepeoplereading.tumblr.com/
http://www.flickr.com/groups/reading/

1. Dans Le tour du Monde de la politesse, paru plus tôt cette année chez Denoël, Didier Pourquery constate justement que « au fur et à mesure que dans notre société les incivilités se multiplient, la curiosité pour le savoir-vivre et la politesse fait son grand retour. On édite à nouveau des manuels de savoir-vivre […] ».

Image ci-dessus : Femme lisant, National Media Museum, vers 1890, via Flickr.

Voir aussi :
Pourquoi lire? et L’ancien et le nouveau.

Mots et technos : pistes de réflexion

Le numérique soulève des questions épineuses pour le droit d’auteur. Des réflexions se sont amorcées outre-Atlantique (notamment ici et ). Elles finiront forcément par avoir des échos en terre nord-américaine. Pour l’instant, la discussion tourne chez nous autour de la réglementation du prix des livres.

Catherine Voyer-Léger et Olivier Robillard-Laveaux dans une récente entrevue ont discuté du phénomène des blogues culturels, ainsi que de ses répercussions sur la valeur accordée au travail des journalistes. Certes, il faut se réjouir de la multiplicité des points de vue, mais il faut aussi prendre garde de sombrer dans un âge de l’amateurisme.

La force des médias sociaux — dont les blogues — réside pour moi tout particulièrement dans leur capacité à faciliter le maillage entre les créatrices et créateurs de différents milieux. Récemment, j’ai aussi réfléchi à la manière dont Internet et d’autres technologies peuvent aider une écrivaine à se rapprocher de son lectorat. Par exemple, j’ai découvert que des clubs de lecture invitent maintenant autrices et auteurs à prendre part à leurs discussions au moyen de Skype. Fascinant, non?

Mords ou croque

Le nouveau numéro d’À bon verre, bonne table est maintenant disponible. Dépêchez-vous de vous procurer votre exemplaire à la LCBO avant qu’il n’en reste plus. Je consacre cette fois ma chronique « Les doux plaisirs » à un guide photo et à un album sur les vampires :

EXTRAIT : « Êtes-vous une gastronome ou un passionné de cuisine? De nos jours, plutôt que de collectionner les recettes dans une reliure à anneaux, de plus en plus de gens choisissent de les réunir sur un blogue […] »

Fin et début

Je dépoussière le blogue en écoutant Jorane. Le téléphone sonne; c’est mon père qui appelle depuis sa montagne estrienne. Il s’enquiert des préparatifs du lancement. La parenté de Montréal a appris la nouvelle par Facebook et viendra me saluer au Salon du livre de Montréal en novembre. Bien. Je ne morfondrai pas de solitude derrière ma table.

La sortie en librairie, le lancement, la promotion : pour moi, ils représentent la fin, un adieu à des personnages qui m’habitent depuis sept ans; pour les autres ils représentent le début, la manifestation du livre. Si j’ai bien fait mon travail, ils seront à leur tour, momentanément, habités par ces personnages.

En attendant, la vie continue. J’ai un nouveau roman à écrire, de nouveaux personnages à apprivoiser.

Notre monde, une histoire à la fois

Comment choisissez-vous vos lectures? Vous laissez-vous influencer par les coups de cœur de votre libraire ou la provenance du livre? Une des librairies que je fréquente à Ottawa réserve un espace spécial aux talents locaux, un geste qui me plaît beaucoup — comme lectrice et comme autrice.

« Je n’en ai rien à cirer de la provenance du livre, je veux seulement qu’il soit bon », m’a rétorqué un lecteur avec qui j’ai récemment discuté de la question.

Certes la qualité est importante, et ce qui plaît aux unes ne plaît pas nécessairement aux autres. Il y a là une large part de subjectivité. Mais à qualité égale, quels sont les livres dont on entend le plus parler, lesquels sont le plus visibles sur les tablettes? La grosse machine promotionnelle derrière les meilleurs vendeurs provenant du monde anglo-saxon éclipse souvent d’excellents titres écrits ici.

Bibliophiles locavores

La dernière tendance en alimentation est le « locavorisme » : les locavores sont des subversifs qui vont à contre-courant de la mondialisation et privilégient les aliments produits dans un rayon de 100 à 250 km. Ils redécouvrent le plaisir de cultiver leur propre potager ou d’acheter directement à la ferme.

Lire local peut être tout aussi subversif. Je ne dis pas qu’il faut bouder tout ce qui vient d’ailleurs, mais plutôt diversifier son assiette littéraire. De temps en temps, il est bon de pouvoir envisager le monde à travers les yeux de quelqu’un qui le scrute depuis le même promontoire que vous.

Le noir pelage des écureuils qui gambadent autour de chez moi  et ma familiarité avec nombre des lieux fréquentés par le narrateur ont, assurément, contribué à intensifier le plaisir que j’ai ressenti à la lecture du roman L’écureuil noir, de Daniel Poliquin. Pourquoi? Françoise Lepage, une écrivaine franco-ontarienne, l’a bien expliqué :

On dirait que l’endroit d’où l’on vient n’existe pas tant qu’il ne devient pas un lieu digne de mention dans un livre ou toute autre œuvre d’art. Comme s’il n’était pas grand-chose s’il ne méritait pas d’être raconté d’une façon ou d’une autre. C’est donc important pour l’identification de pouvoir se reconnaître.

Mon histoire, la leur, la nôtre

On grandit dans une famille, on prend plaisir à écouter les anecdotes des tantes, à connaître l’histoire de nos aïeux. Cela nous permet de nous situer dans cette famille, d’y trouver notre place.

On grandit aussi dans un lieu précis, qui a, lui aussi, une histoire, mélange de faits, de légendes, d’anecdotes et de récits de tous acabits. Connaître cette histoire permet de mieux comprendre ce lieu, de s’y enraciner.

Et puis, pour comprendre comment ce lieu s’insère dans le pays, quelle est sa place dans le continent et le monde, il y a les livres d’ailleurs.

L’écrivain ojibwé Richard Wagamese écrit sur son site (je traduis) :

Nous ne sommes qu’histoire. De notre venue au monde à notre envol pour le pays des esprits, nous tissons l’histoire de notre temps. Nous n’avons rien d’autre à notre arrivée sur la terre. Nous ne laissons rien d’autre quand nous la quittons. Ce que nous sommes ne se trouve pas dans les objets que nous accumulons. Il ne se trouve pas dans les choses que nous croyons importantes. Nous sommes histoire. Chacune et chacun de nous. Alors, au final, ce qui compte, c’est de tisser la meilleure histoire possible pendant que nous sommes ici — toi, moi, nous autres, tous ensemble. Quand nous y arrivons et quand nous prenons le temps d’échanger nos histoires respectives, nous devenons plus grands en dedans. Nous parvenons à nous voir vraiment les uns les autres, à reconnaître notre parenté. Nous changeons le monde, une histoire à la fois…

S’éveiller et sortir du sous-sol

J’ai une liste de sujets potentiels, des billets à moitié ébauchés auxquels il suffirait d’ajouter un peu de chair et une couche de verni, mais après toute l’énergie déployée pour finaliser et corriger le texte d’Un jour, ils entendront mes silences, c’est la panne.

La nature a ses rythmes, l’écriture aussi. La sagesse dicte d’en tirer parti plutôt que de résister.

Dans une entrevue donnée à L’Actualité en septembre dernier, Dany Laferrière parlait du sommeil de l’écriture :

Écrire un livre, c’est faire de la longue et lente cuisson. Cela signifie qu’il faut parfois laisser reposer les ingrédients. C’est ce que j’appelle « le sommeil de l’écriture », et cela fait partie du processus de création(1).

Mais ce sommeil n’a rien de l’inconscience dans laquelle on plonge en se glissant chaque soir sous les draps. Je contemple, j’engrange les images et les sensations (le chant du vent dans le gréement des voiliers à quai, le vol étourdissant des hirondelles noires au bord du lac Deschênes), je lis — beaucoup, dans tous les sens : romans, articles, essais… Je lis autant que les yeux et les neurones d’une traductrice-réviseure le supportent après une journée à trimer sur des textes condamnés à l’oubli.

Au moins, si je fais une erreur dans ces textes, elle ne risque pas d’entraîner de morts. Un article de Jean Delisle paru ce printemps dans L’Actualité langagière recensait quelques grandes erreurs de traduction de l’histoire.  L’une de ces erreurs serait même responsable du bombardement d’Hiroshima(2). D’y penser, ça me glace le sang.

Si le sujet de la dualité linguistique vous intéresse, le bulletin Au-delà des mots, publié par le Commissariat aux langues officielles, se penchait récemment sur la place qu’occupent les enjeux linguistiques dans la littérature canadienne(3). Ces enjeux sont aussi présents dans mon écriture. Sans doute est-ce inévitable quand on vit à cheval entre deux langues (comme le fait nécessairement toute traductrice).

Hier, gobant une assiette de makis végétariens en attendant d’aller rejoindre des amis, je me suis plongée dans un vieux numéro de Lettres québécoises. On brossait un portrait de Célyne Fortin. Je me suis reconnue souvent dans les propos de cette poète. Comme elle, j’ai expérimenté très jeune l’hôpital, et c’est là, je suppose que, « j’ai appris à vivre seule et à rêver »(4).

Le même numéro propose un petit dossier sur la littérature franco-ontarienne, une littérature qui a de la difficulté à trouver des marchés sur son propre territoire, parce que, explique Catherine Voyer-Léger, les « Franco-Ontariens consomment peu de culture en français ». On comprend plus facilement quand on sait que le gouvernement a défendu pendant plusieurs décennies l’enseignement du français à l’école et que les premiers conseils scolaires de langue française n’ont vu le jour que vers le milieu des années 1980 dans la province(5). Cette scène, tirée du deuxième tome des Chroniques du Nouvel-Ontario (une de mes lectures en cours), permet de mieux apprécier tout le chemin parcouru par les Franco-Ontariennes et Franco-Ontariens :

L’institutrice, cependant, réservait une heure ou deux par jour à l’enseignement de la grammaire, de l’orthographe et de la littérature françaises. Pour ce faire, on descendait dans le sous-sol de l’école, où, assis en rond sur des bûches qui servaient à alimenter le chauffage, on s’adonnait à l’étude du français. Ce système permettait à l’institutrice de répondre négativement lorsque l’inspecteur de Toronto lui demandait si elle parlait ou enseignait le français en classe. Par restriction mentale, elle pouvait répondre avec assurance : « Non, monsieur l’inspecteur, nous ne parlons pas le français en classe. » Elle se gardait bien d’ajouter qu’on le parlait au sous-sol.(6)

Quand tu dois te cacher pour parler ta langue, c’est difficile d’en être fière. La culture de l’autre, de la langue « approuvée » par l’État, exerce alors forcément un grand pouvoir d’attraction. Ça explique d’ailleurs que, cette semaine, quelqu’un qui s’appelle Bérubé, tout en parvenant sans difficulté à prononcer mon nom, ait choisi de communiquer avec moi en anglais. Il y a bien des marches à monter pour sortir du sous-sol…

L’album qu’Andrée Poulin s’apprête à faire paraître aidera peut-être la génération qui pousse à tirer une plus grande fierté de son héritage francophone et à lui montrer qu’on peut avoir un immense plaisir à « se cultiver » en français — une langue que nous partageons avec quelque 200 millions de personnes de par le monde, la troisième pour le nombre de pages sur Internet(7).

1. CAYOUETTE, Pierre. « On ne devient pas écrivain », dans L’Actualité, 15 septembre 2011.
2. DELISLE, Jean. « À travers le prisme de l’histoire », L’Actualité langagière, vol. 9, numéro 1, Ottawa, Bureau de la traduction, printemps 2012.
3. DESCHAMPS, M. J. « Dualité lisible », Au-delà des mots, le cyberbulletin des langues officielles au Canada, 28 juin 2012.
4. MOLIN VASSEUR, Annie. « Célyne Fortin : la quête du je », Lettres québécoises, numéro 143, automne 2011.
5. « L’éducation de langue française en Ontario », http://aladecouverte.aefo.on.ca/ma_profession/enseigner_ontario/histoire_education/index_f.php, consulté le 14 juillet 2012.
6. BRODEUR, Hélène. Entre l’aube et le jour. Chroniques du Nouvel-Ontario, tome 2, Sudbury, Prise de Parole, 2012. On peut le feuilleter sur Rue des libraires. Il s’agit de la réédition d’un livre paru à Montréal chez Quinze en 1981.
7. Organisation internationale de la francophonie. La langue française dans le monde – quelques chiffres, http://www.20mars.francophonie.org/IMG/pdf/dossier_presse_la_langue_francaise_dans_le_monde.pdf, mars 2011.

Identité et territoire

Dans le numéro printanier d’À bon verre, bonne table, je présente un roman historique campé dans le nord de l’Ontario et une monographie sur les origines de la cuisine québécoise :

EXTRAIT : « Autant il est malsain de vivre dans le passé, autant nous avons besoin de savoir d’où nous venons pour trouver l’équilibre dans le présent. »

Nival

Le blanc à perdre raison
Des lambeaux de moi, épars, çà et là
Sur les bancs de neige

Le vent despote, implacable
A tout, tout balayé

Erre et désespère
Ton froid baiser, sur mon front, sera le dernier

Prends-moi, recouvre-moi

© Marie-Josée Martin, 1999

Photo :  The Smithsonian, 1947, collection Robert B. Klaverkamp’s  (via Flickr)

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