Tahlequah

Je trouve souvent le monde abrasif. Après une semaine au travail, j’accueille la solitude du samedi matin avec gratitude et soulagement. Je suis une introvertie avide de silence dans une ère de bruit et de fureur. Je suis marginale d’une myriade de façons : de par ma condition de femme handicapée et sans enfant, mon statut de francophone hors Québec dans une Amérique anglophone, mes trois décennies de végétarisme, ma foi, les panneaux solaires sur mon toit, le sac d’emplettes réutilisable que je trimballe dans mon sac à dos, mon aversion pour les humoristes, et j’en passe. Je me reconnais peu dans les médias, dans la culture, dans nos gouvernements. Je persiste pourtant dans mon désir de vouloir créer une œuvre pertinente, dont le rayonnement dépasserait largement la marge; cette œuvre, je la voudrais de surcroît porteuse d’espoir, parce ce monde abrasif, il m’émeut encore.

Je suis émue, par exemple, devant notre faculté d’empathie, capable d’embrasser la douleur d’une mère épaulard. En effet, le deuil de Tahlequah (J35) a eu des échos un peu partout sur la planète. Pendant dix-sept jours, la brave maman a porté le cadavre de son petit orque.

orca by lori christopher

L’illustration est une création de l’artiste Lori Christopher intitulée See Me (Vois-moi), utilisée ici avec sa permission. Vous pouvez vous procurer ce portrait de Tahlequah portant son défunt bébé sur le site https://www.etsy.com/shop/SeaSoulSisters. L’artiste versera les profits de la vente à des organismes qui travaillent au rétablissement de la population d’épaulards résidents de la partie méridionale du Pacifique Nord-Est.

Pas un seul des épaulards nés au cours des trois dernières années n’a survécu1. L’espèce est menacée ou en voie de disparition selon la région. La disponibilité réduite des proies, les perturbations acoustiques et la pollution sont en cause2.

Que puis-je pour Tahlequah à l’autre bout du continent? Je ne peux tout de même pas remédier seule au problème de la pollution!

Tout est relié. C’est l’effet papillon : une expression du météorologue Edward Lorenz pour décrire comment, dans un modèle climatique, il suffit de modifier de façon infime un seul paramètre pour obtenir des changements colossaux au bout du compte3.

L’émotion, elle est fugace comme les battements d’ailes d’un papillon, mais pour qui sait la canaliser, elle se mue en inspiration, et l’inspiration peut déboucher sur des changements colossaux. C’est ainsi que la simple perte d’un sac a fait naître chez Millicent Garrett Fawcet l’émotion qui a engendré le mouvement des suffragettes4, grâce auquel les femmes, après des décennies de lutte, ont pu obtenir le droit de vote et peuvent même devenir premières ministres aujourd’hui.

Mon sac d’emplettes réutilisable, ce que je mets dans mon assiette, ma décision d’acheter tel ou tel appareil en fonction de sa durée de vie et de la possibilité de le réparer ou non : je fais ces choix en considérant leurs conséquences — sur ma santé, la société, la planète. Seule, je ne peux pas remédier au problème de la pollution. Mais je ne suis pas seule à avoir été émue par Tahlequah.

1. Information publiée par le Center for Whale Research de l’État du Washington, consultée le 18 août 2018.

2. Gouvernement du Canada, Registre des espèces en péril : Épaulard – population résidente du sud du Pacifique Nord-Est, consulté le 18 août 2018.

3. «Qu’est-ce que l’effet papillon», Ça m’intéresse, consulté le 18 août 2018.

4. «La révolution des suffragettes», Le Monde, 26 novembre 2015.

Vous aimez ce que j’écris? Exprimez votre appréciation en m’appuyant sur Patreon!

La sagesse des ténèbres

La fête de Halloween est une survivance de Samhain, le nouvel an des Celtes.

À Samhain, les sorcières et les païens célèbrent « le pouvoir transformateur de l’obscurité », la mort qui conduit à une vie nouvelle. Il faut laisser « mourir ce qui est obsolète », sans regret. En effet, celles qui connaissent la nature pour l’avoir longuement observée savent bien que l’on trouve « dans les débris de l’année les graines de la nouvelle saison »*.

Comme les feuilles mortes se changent en humus et, le printemps venu, nourrissent une nouvelle pousse, la pourriture de nos vies alimente un joyeux renouveau. Les signes sont partout. Que celle qui a des yeux voie!

J’ai récemment vu avec une amie le documentaire Griefwalker(L’accompagnateur). Réalisé par Tim Wilson, il brosse le portrait d’un homme ayant œuvré toute sa vie auprès des mourantes et des mourants : Stephen Jenkinson. Celui que l’on surnomme l’« ange de la mort » était sur place et, après la projection, il a répondu aux questions de l’auditoire. Or, comme tous les sages, il nous a donné plus de questions que de réponses. Au plus profond de moi, je porte encore celle-ci : « Qu’est-ce que ta mort nourrira? »

Bien sûr, nous mourons « à tout bout de champ »**. L’adolescente chagrine que j’étais est morte pour que puisse naître la jeune adulte combative, mais réservée. Cet été, j’ai enterré en bonne et due forme la femme mariée; je couve patiemment le germe de ma nouvelle incarnation.

C’est aujourd’hui Samhain. Nous entrons dans la noirceur. Autour de moi gisent les débris de l’année. Que nourriront-ils au retour de la lumière?

* Les citations de ce paragraphe proviennent du site de la sorcière Morrigan Darkmoon.
** Ces mots proviennent de « Une chanson pour moi », chanson de Daniel Bélanger.

%d blogueurs aiment cette page :