Écrire c’est… [24]

Lever de soleil près de Québec

Écrire c’est ma religion.

À tâtons, à force d’écorchures et à coup d’affirmations positives, je tente d’approcher un peu cette façon d’écrire que dépeint Hélène Dorion dans Recommencements :

Simplement, j’écris un livre pour la lumière qu’il créera en moi.

 

En attendant, il y a le chocolat

« Tout laisser couler », c’est aussi continuer d’écrire malgré les refus. J’ai de petits moments de faiblesse : des heures, voire des jours où j’ai l’impression que ma vie littéraire est derrière moi, où je me dis que j’ai écrit tout ce que j’étais censée écrire et que plus rien de bon ne naîtra désormais sous ma plume. Je n’y crois jamais longtemps, du moins jamais complètement. Malgré le doute, je finis toujours par me remettre à l’écriture. Il y a, entre autres, cette trilogie qui m’occupe depuis quelques années et dont le tome 2 est maintenant bien entamé (plus de 13 000 mots soigneusement alignés et sauvegardés dans un nuage informatique).

Je me remémore souvent la phrase qui ouvre le célèbre livre de Scott Peck :

La vie est difficile.

Difficile, la vocation d’autrice? Dans Un jour, ils entendront mes silences, mon héroïne affirmait :

Et pourtant, mon bras levé avec difficulté réjouit cent fois plus Magalie que les constructions bâties et démolies en toute facilité par mon frère.

Voyez comme je suis à  plaindre, je ne peux même pas m’apitoyer en paix : mes personnages me font la morale! Heureusement, en attendant les réjouissances, il y a le chocolat.

 

Après les invisibles…

Bureau janvier 2018

Le Devoir a récemment consacré une série d’articles aux bibliothèques personnelles d’hier, d’aujourd’hui et de demain. J’ai trouvé dans ces photographies quelque chose de très rassurant ou, plutôt, décomplexant. Le désordre de la bibliothèque de Gaston Miron et du bureau de Gérald Godin n’a rien à envier à celui de mon propre bureau.

Il y a quelques années, j’ai déniché dans une librairie un porte-documents où figurent les mots « Pas d’art sans désordre ». Je pense qu’un certain désordre est essentiel à la création. Le danger, c’est quand le désordre vous échappe et devient chaos : quand il vous fait perdre vos moyens, cause votre égarement ou fait écran à la beauté.

La beauté est importante, essentielle même, parce qu’elle a le pouvoir d’ouvrir notre cœur. Après les cris de colère qui ont fusé de toutes parts en 2017 et fait tomber plusieurs « dieux » de leur piédestal, nous avons bien besoin de beauté, il me semble. En effet, comme le dit si bien le poète et essayiste François Cheng :

La beauté nous transfigure, car elle nous sort de l’habitude, nous permet de revoir les choses qui nous entourent comme au matin du monde, comme pour la première fois. En sortant dans la rue, vous voyez cet arbre en fleur, et l’univers vous apparaît comme au matin du monde.

J’applaudis d’ailleurs la récente suggestion de Serge Bouchard de créer un ministère de la Beauté et de la Jarnigoine. Tous les gouvernements devraient avoir leur ministère de la Beauté et de la Jarnigoine, ne croyez-vous pas?

À quoi voulais-je en venir, au juste? Je ne suis plus pas certaine. Le début de la nouvelle année offre à chacune et chacun une occasion de regarder sa vie avec des yeux neufs, comme « au matin du monde ». Au-delà de la simple convention sociale, ce moment recèle un pouvoir réel à cause du sens que nous avons collectivement choisi d’y insuffler.

J’ai terminé mon précédent billet, « Les invisibles », en annonçant une suite. Au moment où j’ai entré les mots au clavier, sans doute m’est-elle apparue clairement, cette suite. Plus maintenant, et à l’issue de ma réflexion du Nouvel An, mes ambitions pour 2018 pourraient se résumer à cette phrase, griffonnée dans mon journal en 2015 :

Être rivière, et tout laisser couler.

Tout laisser couler, pour dépasser la colère. Laisser couler, sachant que le changement ne se construit pas en gueulant contre l’idiot qui interdit l’utilisation de certains mots dans les documents de son gouvernement; il vient du dedans.

La rivière, quand elle se transforme, change visiblement tout le paysage autour d’elle…

Les invisibles

Si vous êtes propriétaire d’une maison ou d’un appartement, je présume que, comme moi, vous aimez bien pouvoir exhiber (à la parenté, à vos amies, à votre oncle Antoine ou à votre déneigeur même) le résultat des travaux pour lesquels vous avez stoïquement ponctionné votre compte en banque. De nouvelles armoires pour la cuisine ou une décoration au goût du jour pour la salle de bain des maîtres, c’est sexy! Tandis que le remplacement d’une vieille conduite enfouie à trois mètres de profondeur ou d’une pompe hors d’usage dans les entrailles de la maison vous laisse un arrière-goût amer. Vous avez beau vous répéter que ces travaux étaient nécessaires, leur invisibilité vous empêche d’en tirer une fierté publique. (Sacrilège!)

Dans ma vie littéraire, je me suis surtout consacrée à des travaux invisibles cette année. J’ai notamment cherché à excaver certaines de mes croyances quant au succès et à la condition d’artiste. J’ai rejeté l’aura de l’autrice torturée et, petit à petit, je me fraie un chemin vers une créativité à l’enseigne de la jouissance et de l’illumination.

Le mot « Démenottée », qui intitulait mon billet de juillet, semble à lui seul contenir l’essence même de cette démarche. J’ai écrit, bien sûr; j’ai encore plusieurs projets en chantier. J’ai fait beaucoup de soumissions aussi. On y a souvent répondu par la négative (mes billets de septembre et novembre étaient des refus recyclés), mais une de mes soumissions a été incluse dans la collection de textes publiés sous le titre : Raconter Vanier.

J’ai lu 17 livres (moins que l’an dernier). Celui qui m’a le plus marquée s’intitule Kuei, je te salue. Il s’agit d’un échange de lettres entre Deni Ellis Béchard et Natasha Kanapé Fontaine — entre un Allochtone et une Autochtone ayant en commun l’écriture et un désir de dépasser les idées reçues. Mon exemplaire est rempli de passages soulignés, d’icônes exclamatives et de notes.

Tout se transforme en une lutte intérieure surhumaine pour atteindre la grâce.

— Natasha Kanapé Fontaine

Une lutte invisible…

Un des moments phares de cette année de travaux invisibles, ce fut mon séjour chez les Augustines, à Québec — où j’ai trouvé un peu de grâce, justement.

Dans cette grâce, j’ai puisé la force d’essayer des approches nouvelles. Par exemple, j’ai créé un cercle de mécènes, lequel vous permet d’exprimer de façon très concrète votre appréciation pour le contenu original publié ici (et, ce faisant, compenser les coûts inhérents au maintien du site). Les mécènes, encore invisibles, mais dont je pressens déjà la solidarité féconde, auront droit à des récompenses exclusives, en fonction de leur niveau d’engagement financier.

Ces travaux invisibles, je pourrais aussi les appeler « fondations ».

[À suivre]

Le mur du temps

bannière_mur du temps

J’ai écrit le texte qui suit pour un concours. Comme il n’a pas été retenu, je vous l’offre, puis je vais me taire pour un temps, pour laisser parler le silence; parce que je me sens lasse et que la grâce se fait rare.

 


Le mur du temps

Une bande rouge qui court comme une cimaise le long d’un corridor blanc. Voilà tout ce que je me rappelle du décor. Pourtant, mon âme porte encore la marque de ce qui s’y est passé, le genre de fantaisies délayées sur des centaines de pages dans les hagiographies. Je dirais même qu’un morceau de moi continue d’exister dans cet instant-là. L’éternité n’est peut-être rien de plus. Après tout, Schrödinger a bien prétendu que son chat était à la fois mort et vivant.

J’ai dix-neuf ans, donc.

— Tabarnak!

Mes joues brûlent.

Je viens de sacrer ostensiblement pour la première fois; j’ai blasphémé devant ma mère, qui n’a pas bronché. Ce faisant, elle a confirmé mes soupçons : elle me voit comme une impie, et sans doute depuis longtemps, mais c’est le cadet de mes soucis.

J’ai dix-neuf ans. Je suis allongée sur une civière. J’ai fait un choix; il y a eu des complications. À cause de ces complications, je pourrais mourir, dit-on.

Et voilà que dans ce corridor fourmillant de personnel infirmier, l’interminable litanie des pourquoi s’arrête. Je suis. Sans avant ou après ni désir. Sans la menace d’un jugement maternel. J’existe. Je suis moi, entière et certaine que la vie pourvoit et pourvoiera comme elle a toujours pourvu. Suspendue entre deux instants, ma conscience investit chaque quark, chaque vide, chaque onde de ce point infinitésimal du temps.

Puis, un préposé s’avance et pousse ma civière jusqu’à la salle d’imagerie. Le temps reprend sa forme familière, investi d’une myriade de questions, dont la sempiternelle « Comment contenter maman? ».

* * *

Dans un bungalow montérégien, le temps s’est de nouveau arrêté. J’ai vingt-deux ans et je le crois constant, le temps; inflexible, même.

— Elle ne passera pas l’été.

Le corridor blanc et sa bande rouge, je les ai relégués aux oubliettes. Je suis une adulte rationnelle, moi. Je lis Kundera : L’insoutenable légèreté de l’être. Je sors les yeux secs des mélodrames joués au cinéma.

Dans la chambre de mes parents, ma sœur cadette tient la guitare et sa main droite égraine les arpèges d’une chanson de Cohen. Nous chantons :

tu voudrais partir avec elle
partir au bout du monde
pour un long voyage

Le décor si familier se donne des airs de photographie ancienne dans les miroirs aux reflets cuivrés qui dissimulent la penderie. Ceux-ci me renvoient l’image du mobilier en bois massif, du grand lit où maman repose soutenue par une montagne d’oreillers et de nous deux, assises au pied, en train de la sérénader.

Ma voix retrouve sereinement sa place dans notre duo. Je suis présente dans le souffle qui fait vibrer les replis de mon larynx et je suis en même temps cette conscience qui plane et observe à l’écart. Double. Yeux fermés, ma mère écoute. Elle a relâché les muscles de son visage. L’instant se prolonge en un doucereux point d’orgue. Ni douleur, ni questions, ni mort ne peuvent en percer la plénitude.

Elle va partir, nous le savons, mais plus rien n’existe que nos voix et celle de la guitare étreignant son corps fatigué.

* * *

J’ai renié la foi de ma mère, mais, pour lui, Luc*, j’ai accepté de convoler devant un curé.

Il a fière allure dans son veston de soie bleu. Moi, coiffée d’une couronne de fleurs assorties, j’affiche la noble assurance d’une reine. Qui de nos jours se marie au bout de cinq mois sans d’abord vivre sous le même toit?

J’ai trente-huit ans.

— Tu as lu l’effarement dans ses prunelles?

Je sais que ma décision a tout l’air d’un acte de folie. Je sais que je prends le plus grand risque de ma vie, mais le galet ne craint pas l’eau.

J’avance seule vers lui entre les bancs de bois clair où s’alignent nos parents, amies et connaissances. Deux ans plus tard, c’est seule que je continuerai ma route; une partie de moi, sans doute, le pressent déjà. En cet instant, toutefois, l’assemblée nous couve de son regard aimant. La voix de ma sœur enchante le chœur et la nef, tandis que la bouquetière virevolte dans l’allée centrale.

l’amour, c’est fait de riens
de petits riens quotidiens […]
de passion, de raison, de roses, de chardons

Passion et raison soudain se confondent sous les poutres blanches de la voûte nue. Je n’ai plus conscience du déroulement de la célébration. Le réel est transfiguré. Devant mes yeux, il y a toujours l’intérieur de l’église à moitié pleine, mais plus un son ne parvient à mes oreilles, sinon les battements de mon cœur. Je suis avec Luc dans le monde, sans en être; à l’abri de ses turbulences dans une sphère de sérénité. Ainsi protégée, je regarde le panorama avec le même détachement qu’inspirent au sage en méditation les carpes multicolores ondulant au ralenti dans leur étang.

Ma bathysphère émerge juste à temps pour l’échange des alliances. J’éprouve alors la curieuse impression d’avoir reçu la bénédiction des anges. Dans mon cœur béant, ils ont déposé ce rappel : quoi qu’il advienne, la vie pourvoit et pourvoiera.

* * *

Entre les vieilles montagnes rondes, l’autoroute se faufile. Au sortir d’une courbe, apparaît une vallée brumeuse qu’un rayon de soleil, après des jours d’absence, vient enfin mignoter. J’accueille en silence la beauté offerte à mes yeux, emplie de gratitude bien que surnageant à peine dans le flot de tristesse de cet été, mon quarante-sixième sur terre.

À côté de moi, ma sœur tient le volant. Nous n’avons pas échangé une parole depuis notre départ de l’hôpital, où nous avons veillé toute la nuit, suspendues à la respiration de notre père. Les mots sont superflus.

Nous avons vécu ces derniers jours en symbiose presque. Instantanément, nous avons retrouvé le synchronisme de notre jeunesse, celui qui nous a fait inventer la danse intégrée bien avant que Candoco et Corpuscule Danse n’en énoncent les principes. Le fauteuil et ses quatre roues, en somme, c’était notre jupette et nos rubans. Les heures que nous avons passées ensemble depuis cette lointaine époque doivent totaliser au plus un mois. Le temps, parfois, se compte aussi en kilomètres : plus de deux cent cinquante entre nous, parce que j’ai dû m’exiler pour travailler. Pourtant, ici et maintenant, il a fondu, le temps.

Des voitures nous dépassent. Pour le reste du monde, la course effrénée continue; mais, nous occupons une dimension parallèle, avec ses propres fuseaux horaires.

Tantôt cette course se rappellera à nous dans toute son absurdité à travers les textos et courriels auxquels nous nous obligerons à répondre avant d’aller dormir un peu. Néanmoins, je veux d’abord m’autoriser à goûter, ne serait-ce qu’une minute, sans regret ni question, l’inimitable bonheur de l’instant partagé.

Si j’avais moi aussi hérité du talent paternel pour la peinture, je transposerais sur le canevas la grâce fugace de ce moment où, sur une route de l’Estrie, j’ai senti une fois de plus mon cœur danser en duo avec celui de ma sœur.

* * *

Le temps n’est plus ce droit fil dévidé avec une constance mathématique. De plus en plus, il me joue des tours, le temps. J’ai tantôt dix-neuf, treize, vingt-deux, trente-huit ou quatre-vingts ans. Devant mon clavier, il arrive parfois que vingt minutes se terminent trois heures plus tard. Alors, dans cette durée, ma petite voix intérieure cesse de cracher sa litanie de commentaires acerbes. Tous les doutes se liquéfient. Le vide se dévoile miraculeusement, vertigineusement plein.

J’ai longtemps pensé que seule la mort — la présence réelle ou potentielle de la mort — avait le pouvoir de me propulser de l’autre côté du mur du temps, où les secondes ressemblent à des éons. Alors, comment expliquer ce qui se produit quand j’écris, ce que les mystiques appelleraient la grâce? Comme l’équation de Schrödinger, cela dépasse mon entendement et quand je tente d’y arriver, j’ai l’impression que ma boîte crânienne veut exploser.

À bien y songer, peut-être la mort est-elle aussi présente dans ces moments-là. Même si la mécanique en cause m’échappe, la survie de mon âme dépend peut-être du pouvoir de l’écriture à enchanter mon quotidien, à transmuer les désamours en épopées et à ériger des utopies à partir de bouts de rêves bilieux.

* Nom fictif.

Hérésies fécondes

Capture_août

 

C’est une chose de refuser les menottes vaugelassiennes1, d’insister pour nommer les femmes par leurs noms partout où elles sont — citoyennes, premières ministres, mairesses, camionneuses, charpentières, etc. C’en est une autre d’arriver à développer une pensée qui n’utilise pas le mâle et la masculinité comme points de référence explicite ou implicite.

À quoi ressemble une telle pensée? À quoi ressemble une pensée matriarcale? Elle s’enracine dans la fécondité et la coopération, plutôt que la concurrence et l’amassement2. Son modèle est celui de la nature, infiniment généreuse (en effet, on sait maintenant que même les arbres échangent entre eux des nutriments).

Le passage de la concurrence à la coopération nécessite un changement de vocabulaire3. Ainsi, j’ai constaté en rédigeant mon nouveau roman que les mots que je cherchais n’existaient pas toujours en français ou que j’allais devoir redéfinir certains mots courants, comme « homme ».

Croyez-vous, dit l’Euguélionne, que ce soit par manque d’imagination s’il n’y a, dans la plupart de vos langues modernes, qu’un seul terme pour désigner le mâle et l’espèce?4

Redéfinir des mots? En inventer? Hérésie.

Mon éducation m’a conditionnée à être esclave du dictionnaire, pas à l’ignorer!

Bien sûr, ce n’est pas d’hier que les autrices (et les auteurs, aussi, bien sûr) inventent des mots ou s’amusent à en trafiquer le sens. Il faut tout de même beaucoup de front pour s’en prendre à ce mot-là. Car, après tout, la Bible a placé l’homme au centre de tout.

Développer une pensée  qui n’utilise plus la masculinité comme point de référence, m’approprier le langage en inventant au besoin les mots qui manquent pour dire ce qui cherche à s’exprimer à travers moi, tout cela a fait partie de ma longue et titillante démarche pour trouver ma voix.

1. De Vaugelas, grammairien du XVIIe siècle, auteur des Remarques sur la langue française.

2. Heide Goettner-Abendroth, « Matriarchal Society and the Gift Paradigm — Motherliness as an ethical principle », Women and the Gift Economy, Inanna Publications, 2007, p. 100.

3. Dans Women and the Gift Economy, Genevieve Vaughan cite un certain nombre d’expressions pour illustrer comment la langue courante privilégie des images qui véhiculent la violence ou l’indifférence plutôt que de suggérer la fécondité et la protection (p. ex. « light hits the retina »). En français, les exemples qui me viennent incluent « coup de foudre », « tomber en amour », « donner un coup de main ».

4. Louky Bersianik (Lucille Durand), L’Euguélionne, 1976.

Image : détail d’une image de la collection Bouquets et frondaisons. 60 motifs en couleur, de A. E. Séguy, depuis les archives numériques de la bibliothèque publique de New York.
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Démenottée

soirie japonaise

Simone Veil est décédée le 30 juin. Elle a défendu le droit à l’avortement en France dans les années 70.

Une génération de féministes s’éteint, mais le combat se poursuit.

La langue a été ma voie d’accès au féminisme. C’est logique, vu que le langage est mon matériau premier comme autrice et traductrice. Le hasard (ou serait-ce la providence?) a voulu que je doive fréquemment traduire pour des institutions qui avaient pour politique de féminiser les textes.

La curiosité m’a poussée à vouloir comprendre la raison d’être de telles politiques. J’ai lu les linguistes, de Céline Labrosse à Éliane Viennot. Leurs propos ont fait naître en moi une juste colère, nourrie par de nouvelles lectures, dont plusieurs avaient une portée sociale, voire économique. À cause de ces lectures, j’ai pris conscience de l’emprise du patriarcat sur ma pensée et ma vision du monde.

Je soupçonnais bien qu’un carcan de traditions et de préjugés m’emprisonnait et que je portais des menottes jusque dans ma tête.
— Benoîte Groult

J’ai pensé que mes neurones allaient disjoncter quand je me suis mise à lire les travaux de chercheuses et penseuses comme Genevieve Vaughan et Heide Goettner-Abendroth sur les sociétés matriarcales, parce que les réalités qu’elles décrivaient étaient complètement étrangères à la mienne. Quand Lennon chantait « Imagine all the people sharing all the world », il poétisait, la tête dans les nuages. Ces femmes, elles, exposaient en termes concrets des réalités qui existent ou ont existé, un mode de vie fondé sur le don et l’entraide plutôt que la propriété privée, où le masculin ne l’emportait plus sur le féminin.

Voyant ses certitudes patriarcales menacées, mon esprit a cherché à tout nier à coups de « oui, mais… ». En vain.

Les menottes sont tombées. Je ne vois plus le monde comme avant et ne l’écris plus comme avant non plus. Comment cette liberté se traduit-elle au juste dans mes projets d’écriture en cours? Ce sera le sujet de mon prochain billet.

Image : détail d’une soirie japonaise, Gallica.
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