La prose s’évente

Fleurs de mai_modifié« On aime les artistes torturées. Laissez-moi plutôt être une artiste illuminée », ai-je écris témérairement dans mon journal.

Les artistes torturées, rongées par la noirceur, elles sont nombreuses : Nelly Arcan, Sylvia Plath, Camille Claudel… Il me semble plus difficile de trouver des exemples de l’autre sorte, des artistes de la trempe de Maud Lewis, qui peignait pour la seule joie de peindre; ou de Kim Thúy, capable de lancer tout sourire en entrevue un aphorisme comme :

Si vous dites à l’autre qu’il est grand, il est obligé d’être grand.

Kim Thúy est une grande autrice, et elle fera l’an prochain son entrée dans le dictionnaire Robert.

De mon côté, j’irai m’éventer avec mes livres au parc Parkdale d’Ottawa le 10 juin. S’y tiendra la troisième édition de Prose des vents, un festival littéraire bilingue. En après-midi, je prendrai part, avec Liliane Gratton, Kalula Kalambay et Véronique Marie Kaye, à une table ronde intitulée : « L’Histoire dans le roman est-elle une mise en contexte sociale ou plutôt un catalyseur narratif? »

Réponse(s) à Prose des vents…

Entre-temps, voici un court passage de Ru où Kim Thúy donne à l’Histoire couleurs, parfum et grâce :

[…] tous ces personnages de mon passé ont secoué la crasse accumulée sur leur dos afin de déployer leurs ailes au plumage rouge et or, avant de s’élancer vivement vers le grand espace bleu, décorant ainsi le ciel de mes enfants, leur dévoilant qu’un horizon en cache toujours un autre et qu’il en est ainsi jusqu’à l’infini, jusqu’à l’indicible beauté du renouveau, jusqu’à l’impalpable ravissement. […] Je me suis avancée dans la trace de leurs pas comme dans un rêve éveillé où le parfum d’une pivoine éclose n’est plus une odeur, mais un épanouissement; où le rouge profond d’une feuille d’érable à l’automne n’est plus une couleur, mais une grâce; où un pays n’est plus un lieu, mais une berceuse.

Écrire c’est… [18]

Dans son Journal d’un écrivain en pyjama, Dany Laferrière explique :

[…] écrire n’est pas une opération qu’on peut entreprendre de manière désinvolte. Quand on a porté une histoire trop longtemps en soi, on sent monter la fièvre au moment d’écrire. On doit alors se tempérer afin de dégager un espace pour pouvoir travailler dans le calme. Si García Márquez a pu écrire Cent ans de solitude, c’est parce que sa femme s’est occupée de tout ce qui concerne la vie quotidienne.

Est-ce qu’un homme accepterait aussi facilement de s’occuper « de tout ce qui concerne la vie quotidienne » pour que sa femme puisse écrire? J’en doute. J’ai peut-être trop vu de films sur la vie d’artistes malmenées par leur conjoint ou amant : Camille Claudel, Sylvia Plath, Frida Kahlo.

La fièvre est là, oh! elle me dévore. Pourtant, même la tête brûlante, je dois continuer de conjuguer l’écriture avec le reste : responsabilités professionnelles, corvées ménagères, etc. Pour ne pas perdre le fil de l’histoire et ne pas confondre mes personnages, je multiplie les diagrammes, les plans, les fiches.

Si un jour, suivant l’exemple de Laferrière, j’écris mon « Journal d’une écrivaine », une chemise aux manches retroussées remplacera le pyjama.

%d blogueurs aiment cette page :