La prose s’évente

Fleurs de mai_modifié« On aime les artistes torturées. Laissez-moi plutôt être une artiste illuminée », ai-je écris témérairement dans mon journal.

Les artistes torturées, rongées par la noirceur, elles sont nombreuses : Nelly Arcan, Sylvia Plath, Camille Claudel… Il me semble plus difficile de trouver des exemples de l’autre sorte, des artistes de la trempe de Maud Lewis, qui peignait pour la seule joie de peindre; ou de Kim Thúy, capable de lancer tout sourire en entrevue un aphorisme comme :

Si vous dites à l’autre qu’il est grand, il est obligé d’être grand.

Kim Thúy est une grande autrice, et elle fera l’an prochain son entrée dans le dictionnaire Robert.

De mon côté, j’irai m’éventer avec mes livres au parc Parkdale d’Ottawa le 10 juin. S’y tiendra la troisième édition de Prose des vents, un festival littéraire bilingue. En après-midi, je prendrai part, avec Liliane Gratton, Kalula Kalambay et Véronique Marie Kaye, à une table ronde intitulée : « L’Histoire dans le roman est-elle une mise en contexte sociale ou plutôt un catalyseur narratif? »

Réponse(s) à Prose des vents…

Entre-temps, voici un court passage de Ru où Kim Thúy donne à l’Histoire couleurs, parfum et grâce :

[…] tous ces personnages de mon passé ont secoué la crasse accumulée sur leur dos afin de déployer leurs ailes au plumage rouge et or, avant de s’élancer vivement vers le grand espace bleu, décorant ainsi le ciel de mes enfants, leur dévoilant qu’un horizon en cache toujours un autre et qu’il en est ainsi jusqu’à l’infini, jusqu’à l’indicible beauté du renouveau, jusqu’à l’impalpable ravissement. […] Je me suis avancée dans la trace de leurs pas comme dans un rêve éveillé où le parfum d’une pivoine éclose n’est plus une odeur, mais un épanouissement; où le rouge profond d’une feuille d’érable à l’automne n’est plus une couleur, mais une grâce; où un pays n’est plus un lieu, mais une berceuse.

Un automne chaud

Je suis plongée dans des lectures historiques. En ce moment, je compulse allègrement Le rêve de Champlain de David Hackett Fisher (dont TFO a tiré une télésérie très intéressante). J’ai aussi commandé les Voyages au Canada, écrits par Champlain lui-même. Tout ça pour me préparer aux 24 heures du roman, une expérience d’écriture collective en mouvement, à laquelle je prendrai part du 20 au 24 octobre.

Le livre issu de ce fabuleux voyage en train « sur les traces de Champlain » paraîtra chez Prise de parole et sera offert en librairie dès le 16 novembre. La maison d’édition sudburoise en a fait l’annonce dans le communiqué qu’elle consacre à ses nouveautés automnales.

Cette semaine, j’ai appris que Samuel Archibald était finaliste au Giller. Je me souviens avoir pensé à ce moment-là : « Un jour, ça sera moi. » En lisant tout à l’heure le communiqué de Prise de parole, j’ai vu son nom et le mien dans la même colonne. J’avais oublié : Archibald sera lui aussi de la joyeuse compagnie qui montera dans le train des 24 heures du roman, à Halifax*.

Entre-temps, mon roman Un jour, ils entendront mes silences voguera sur la rivière des Outaouais l’espace d’une croisière. En effet, un extrait sera mis en lecture le 20 septembre dans le cadre du Bateau-livre. Cette troisième édition, consacrée au roman et au théâtre, inclura des textes de huit auteures et auteurs de la région — quatre de chaque rive.

À cela s’ajoute une trâlée de dates de tombée.

L’automne sera chaud. Même s’il grésille, neige ou verglace, il sera chaud pour moi, puisque mon calendrier foisonne d’engagements littéraires.

* Finalement, Archibald n’a pu être des 24.

Le poids des mots [2]

Les mots sont lourds, vous disais-je; lourds de mémoire, ainsi que l’écrivait Dany Laferrière dans Le Devoir (17 novembre 2010) avec sa verve habituelle :

Il a fallu vingt-six minuscules lettres de l’alphabet pour soulager la mémoire humaine qui, sans cela, aurait succombé sous le poids de nos souvenirs, de nos rêves et de nos idées. On reste effaré devant l’ampleur des savoirs, comme des fantaisies, que les humains ont pu glisser dans ce mince objet rectangulaire.

En fin de compte, l’être humain a accédé à l’immortalité en inventant l’alphabet, observe Leonard Shlain dans The Alphabet versus the Goddess. À cause de la révolution alphabétique, on peut encore savourer les poèmes de la poète Sapphô plus de deux mille cinq cents ans après sa mort.

Nous ne savons pas quelle aurore se lève
Là-bas, apportant l’inconnu dans ses mains…
Nous tremblons devant l’avenir, notre rêve
Craint les lendemains.*

Il va de soi, je suppose, qu’une écrivaine soit fascinée par les mots et leur capacité à relayer un message, un sens. Je suis tout autant fascinée par ce qu’ils ne relaient pas. Voilà d’ailleurs pourquoi il y a des mots que je garde enfermés dans mon cœur. Un mot lancé à la hâte avec impudence ou étourderie peut, de son poids, faire crouler les ponts que vous aviez mis des années à construire entre vous et autrui.

C’est terrifiant, un pont qui croule. C’est étouffant une île coupée de son continent.

Cliquez ici pour accéder à la première partie de ce billet.

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* Extrait de « Sur le rythme saphique », traduit par Renée Vivien et publiée en 1903.

« Marginalia » : trésors des marges

Mon vocabulaire anglais vient de s’enrichir d’un mot : marginalia. Il désigne les annotations que les lectrices et lecteurs sans vergogne (dont je suis) laissent dans la marge des livres (un élément de ce qu’on appelle le paratexte). Un exemplaire de The Pen and the Book — ouvrage assez inconséquent, dit-on — est gardé précieusement à la Newberry Library parce qu’il est annoté de la main de Mark Twain.

Avec l’édition numérique, comment préservera-t-on les annotations? Voilà ce que se demande notamment G. Thomas Tanselle, de la John Simon Guggenheim Memorial Foundation (voir l’article « Book Lovers Fear Dim Future for Notes in the Margins », paru dans le New York Times en février 2011).

Pour certaines personnes, un livre est complet en lui-même; pour d’autres, les annotations sont une précieuse source d’information, qui permet de démultiplier le sens d’une œuvre ou d’en éclaircir le contexte sociohistorique. Par exemple, c’est grâce aux annotations de Thomas Jefferson que l’on peut attribuer la « paternité » individuelle des différents essais constituant The Federalists, publié anonymement.

Mon amie J. s’est déjà scandalisée de la manière dont je traite mes livres. Si j’avais connu l’historien Studs Terkel à l’époque, j’aurais pu le citer en exemple. En effet, M. Terkel admonestait quiconque lui rendait un livre sans y avoir laissé sa trace. Il affirmait que la lecture ne devait pas être une activité passive, mais plutôt une conversation tapageuse.

La préservation des annotations n’est que l’un des nombreux défis archivistiques de cette ère numérique. Une allocution, prononcée l’an dernier par Daniel Caron devant le Comité permanent du patrimoine canadien, donne un aperçu de l’ampleur de ces défis.

Les tablettes de pierre et les papyrus ont facilement traversé les tumultes de l’histoire. Même malmené, un livre comme The pen and the Book peut survivre plusieurs décennies. L’immatérialité de l’écrit numérique le rend tellement plus vulnérable.

Censurer au nom de la rectitude politique? [suite]

Pierre Assouline présente sur son blogue les réactions de Bernard Hoepffner à la suppression du mot nigger dans l’œuvre de Mark Twain. M. Hoepffner a signé la traduction des Aventures de Tom Sawyer parue en 2008 chez Tristram. Il affirme :

« […] littérature est justement faite pour choquer; les plus grands chocs viennent souvent du constat qu’ailleurs et à une autre époque, les gens vivaient et pensaient différemment. »

Cette confrontation à l’autre et à son ailleurs me semble cruciale. Elle nous empêche de stagner.

Censurer au nom de la rectitude politique?

Il ne viendrait à personne l’idée de dépouiller les romans du XVIIIe et du XIXe siècle pour y remplacer toutes les occurrences de « phtisie » et « neurasthénique » par des diagnostics modernes. Ça serait nier la réalité de l’époque.

Nier la réalité de l’époque, c’est pourtant ce que fait une nouvelle édition états-unienne des Aventures de Huckleberry Finn, le controversé roman de Mark Twain. Le mot slave (esclave) y remplace nigger (nègre). On en a aussi fait disparaître injun (déformation du mot anglais Indian, c’est-à-dire « Indien »). Pour en savoir plus, voir le blogue de Richard Hétu, le Times Colonist ou Wikipedia.

En Belgique, l’album Tintin au Congo a suscité une controverse similaire à cause de sa description infantilisante des Noirs et il pourrait être interdit si Bienvenu Mbutu Mondondo a gain de cause, rapportait Le Vif.

Suggérera-t-on un jour de récrire Maria Chapdeleine pour mettre « Autochtones » là où Hémon a mis « Indiens » et « sauvages »?

C’est le retour de l’Index Librorum Prohibitorum, à cette différence : ce n’est plus Rome qui dicte ce que les jeunes âmes peuvent lire, mais les tribunaux et les universitaires révisionnistes!

Je crois dans le pouvoir des mots. Je crois que le langage façonne la pensée et je suis la première à insister pour l’utilisation d’un vocabulaire respectueux des personnes, représentatif des valeurs, coutumes et connaissances de notre société. Or, ces valeurs, coutumes et connaissances, elles ont considérablement changé, et continuent de changer; le langage évolue avec elles. On ne parle pas aujourd’hui comme on parlait au temps de Samuel Clemens — le vrai nom de Mark Twain. Gommer le passé en faisant la chasse au mot nigger ou en bannissant des histoires aux relents trop colonialistes, n’est-ce pas aussi, d’une certaine façon, gommer la lutte courageuse de ces hommes et de ces femmes qui ont préparé le terrain à la présidence d’un Obama ou à l’indépendance du Congo?

Au lieu de censurer ces livres ou de les appauvrir par une réécriture aveugle, si on faisait comme pour d’autres classiques, si on y ajoutait une introduction les replaçant dans leur contexte historique et politique?

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