Le silence de la neige

Le blanc de la mort
Le silence de la neige
Ne plus voir les trous

Jamais n’est entrée dans mon esprit la possibilité que ce que je crée et publie entraîne ma mort. Je n’habite pas ce genre de pays. Des insultes, l’opprobe, voire un congédiement, certes. La mort? Inconcevable.

Ce n’est pourtant pas d’hier que les êtres humains massacrent leurs semblables pour de bêtes divergences d’opinion… Un jour, peut-être que ça cessera.

La neige tombe lentement ce matin. Elle efface textures, fentes et couleurs. Elle transforme tout en une masse blanche et silencieuse.

Le blanc de la mort
Le silence de la neige
Ne plus voir les trous

Semences

Est-ce que l’herbe s’impatiente sous la neige?

Par la grande fenêtre du bureau, je regarde les amoncellements blancs.

Les ratons laveurs dépriment-ils, tapis dans leur creux d’arbre?

Je lèche l’enveloppe renfermant ma commande de semences : tomates Rideau, basilic de Gênes, bette à carde cinq couleurs… Planifier le potager, c’est lancer un appel confiant au printemps. Je veux croire, oui, de tout mon cœur, je le veux, croire à la fonte et au retour de la chaleur.

Suivre le rythme

L’hiver, je vis comme mes aïeules, me dis-je en écoutant ronronner la fournaise. Comme elles, je suis le rythme dicté par les éléments. Il neige? Je reste tapie au chaud, coupée du monde jusqu’à ce que le chasse-neige, la souffleuse et les fondants aient fait leur œuvre. Les échos de la civilisation voyagent tout de même jusqu’à moi par la fibre optique. De temps en temps, j’ai même de la visite : le facteur est le plus constant. Il a souvent un livre ou un magazine pour moi. L’autre jour, il m’a porté une missive de ma vieille « maîtresse d’école », qui vit toujours; une dame formidable qui m’a enseigné pendant six ans : elle m’a initiée à la littérature en me faisant lire Félix Leclerc. Qui aurait alors pu dire que je finirais littéraire…

Dans ma maison sous les monceaux de flocons blancs, je travaille donc de plus belle sur ce troisième roman qu’on me réclame. Parfois, je n’arrive qu’à saupoudrer quelques mots sur la page; d’autres jours, c’est une véritable tempête. Je dois aussi accepter ces rythmes-là.

Où les paroles gèlent

Le plus récent cahier du Théâtre français cite les Relations des Jésuites :

On dit qu’il y a un pays, où le froid est si grand, que toutes les paroles s’y gèlent, et quand le printemps s’approche, ces paroles venant à se dégeler, on entend, quasi en un moment, tout ce qui s’est dit pendant l’hiver.

L’hiver n’existe pas dans le cyberespace. La débâcle de paroles y est un phénomène perpétuel. Ce qui fait dire à Martin Faucher :

Aujourd’hui, écrire, c’est bien souvent griffonner son humeur de l’heure, c’est épingler son opinion du jour sur un babillard éphémère. Mais être auteur pour vrai, c’est tout autre chose.

Les cahiers du Théâtre français, vol 12, no 1, Centre national des arts, Ottawa, automne 2012.

Nival

Le blanc à perdre raison
Des lambeaux de moi, épars, çà et là
Sur les bancs de neige

Le vent despote, implacable
A tout, tout balayé

Erre et désespère
Ton froid baiser, sur mon front, sera le dernier

Prends-moi, recouvre-moi

© Marie-Josée Martin, 1999

Photo :  The Smithsonian, 1947, collection Robert B. Klaverkamp’s  (via Flickr)

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