Écrire c’est… [25]

Écrire c’est, beaucoup, récrire. Quand j’arrive à ménager du temps pour ma vie d’écrivaine ces jours-ci, je récris.

Envie de jeter un coup d’œil sur ma table de travail? Voici un petit extrait pour exciter votre appétit :

Elle a dormi. Dans cette niche à deux mètres du sol, garnie d’oreillers et de traversins, elle a dormi, malgré le bouleversement survenu dans son corps, malgré la chose en elle. Elle a dormi d’un sommeil agité de rêves troubles, qui ont déposé dans son cœur une indicible tristesse — la tristesse des trous, comme celui creusé par la mort de l’oncle Naldo, mais pire, bien pire… Elle ne veut pas y penser.

En attendant, il y a le chocolat

« Tout laisser couler », c’est aussi continuer d’écrire malgré les refus. J’ai de petits moments de faiblesse : des heures, voire des jours où j’ai l’impression que ma vie littéraire est derrière moi, où je me dis que j’ai écrit tout ce que j’étais censée écrire et que plus rien de bon ne naîtra désormais sous ma plume. Je n’y crois jamais longtemps, du moins jamais complètement. Malgré le doute, je finis toujours par me remettre à l’écriture. Il y a, entre autres, cette trilogie qui m’occupe depuis quelques années et dont le tome 2 est maintenant bien entamé (plus de 13 000 mots soigneusement alignés et sauvegardés dans un nuage informatique).

Je me remémore souvent la phrase qui ouvre le célèbre livre de Scott Peck :

La vie est difficile.

Difficile, la vocation d’autrice? Dans Un jour, ils entendront mes silences, mon héroïne affirmait :

Et pourtant, mon bras levé avec difficulté réjouit cent fois plus Magalie que les constructions bâties et démolies en toute facilité par mon frère.

Voyez comme je suis à  plaindre, je ne peux même pas m’apitoyer en paix : mes personnages me font la morale! Heureusement, en attendant les réjouissances, il y a le chocolat.

 

Les invisibles

Si vous êtes propriétaire d’une maison ou d’un appartement, je présume que, comme moi, vous aimez bien pouvoir exhiber (à la parenté, à vos amies, à votre oncle Antoine ou à votre déneigeur même) le résultat des travaux pour lesquels vous avez stoïquement ponctionné votre compte en banque. De nouvelles armoires pour la cuisine ou une décoration au goût du jour pour la salle de bain des maîtres, c’est sexy! Tandis que le remplacement d’une vieille conduite enfouie à trois mètres de profondeur ou d’une pompe hors d’usage dans les entrailles de la maison vous laisse un arrière-goût amer. Vous avez beau vous répéter que ces travaux étaient nécessaires, leur invisibilité vous empêche d’en tirer une fierté publique. (Sacrilège!)

Dans ma vie littéraire, je me suis surtout consacrée à des travaux invisibles cette année. J’ai notamment cherché à excaver certaines de mes croyances quant au succès et à la condition d’artiste. J’ai rejeté l’aura de l’autrice torturée et, petit à petit, je me fraie un chemin vers une créativité à l’enseigne de la jouissance et de l’illumination.

Le mot « Démenottée », qui intitulait mon billet de juillet, semble à lui seul contenir l’essence même de cette démarche. J’ai écrit, bien sûr; j’ai encore plusieurs projets en chantier. J’ai fait beaucoup de soumissions aussi. On y a souvent répondu par la négative (mes billets de septembre et novembre étaient des refus recyclés), mais une de mes soumissions a été incluse dans la collection de textes publiés sous le titre : Raconter Vanier.

J’ai lu 17 livres (moins que l’an dernier). Celui qui m’a le plus marquée s’intitule Kuei, je te salue. Il s’agit d’un échange de lettres entre Deni Ellis Béchard et Natasha Kanapé Fontaine — entre un Allochtone et une Autochtone ayant en commun l’écriture et un désir de dépasser les idées reçues. Mon exemplaire est rempli de passages soulignés, d’icônes exclamatives et de notes.

Tout se transforme en une lutte intérieure surhumaine pour atteindre la grâce.

— Natasha Kanapé Fontaine

Une lutte invisible…

Un des moments phares de cette année de travaux invisibles, ce fut mon séjour chez les Augustines, à Québec — où j’ai trouvé un peu de grâce, justement.

Dans cette grâce, j’ai puisé la force d’essayer des approches nouvelles. Par exemple, j’ai créé un cercle de mécènes, lequel vous permet d’exprimer de façon très concrète votre appréciation pour le contenu original publié ici (et, ce faisant, compenser les coûts inhérents au maintien du site). Les mécènes, encore invisibles, mais dont je pressens déjà la solidarité féconde, auront droit à des récompenses exclusives, en fonction de leur niveau d’engagement financier.

Ces travaux invisibles, je pourrais aussi les appeler « fondations ».

[À suivre]

Démenottée

Simone Veil est décédée le 30 juin. Elle a défendu le droit à l’avortement en France dans les années 70.

Une génération de féministes s’éteint, mais le combat se poursuit.

La langue a été ma voie d’accès au féminisme. C’est logique, vu que le langage est mon matériau premier comme autrice et traductrice. Le hasard (ou serait-ce la providence?) a voulu que je doive fréquemment traduire pour des institutions qui avaient pour politique de féminiser les textes.

La curiosité m’a poussée à vouloir comprendre la raison d’être de telles politiques. J’ai lu les linguistes, de Céline Labrosse à Éliane Viennot. Leurs propos ont fait naître en moi une juste colère, nourrie par de nouvelles lectures, dont plusieurs avaient une portée sociale, voire économique. À cause de ces lectures, j’ai pris conscience de l’emprise du patriarcat sur ma pensée et ma vision du monde.

Je soupçonnais bien qu’un carcan de traditions et de préjugés m’emprisonnait et que je portais des menottes jusque dans ma tête.
— Benoîte Groult

J’ai pensé que mes neurones allaient disjoncter quand je me suis mise à lire les travaux de chercheuses et penseuses comme Genevieve Vaughan et Heide Goettner-Abendroth sur les sociétés matriarcales, parce que les réalités qu’elles décrivaient étaient complètement étrangères à la mienne. Quand Lennon chantait « Imagine all the people sharing all the world », il poétisait, la tête dans les nuages. Ces femmes, elles, exposaient en termes concrets des réalités qui existent ou ont existé, un mode de vie fondé sur le don et l’entraide plutôt que la propriété privée, où le masculin ne l’emportait plus sur le féminin.

Voyant ses certitudes patriarcales menacées, mon esprit a cherché à tout nier à coups de « oui, mais… ». En vain.

Les menottes sont tombées. Je ne vois plus le monde comme avant et ne l’écris plus comme avant non plus. Comment cette liberté se traduit-elle au juste dans mes projets d’écriture en cours? Ce sera le sujet de mon prochain billet.

Image : détail d’une soirie japonaise, Gallica.
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Aimer les arts, soutenir les arts

Le mécénat est vital pour les arts. Depuis toujours.

La Fontaine et Molière ont pu écrire leurs chefs-d’œuvre notamment grâce au soutien financier d’un mécène qui avait pour nom Nicolas Fouquet. À l’ère des médias sociaux, le mécénat devient, lui aussi, social.

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La prose s’évente

Fleurs de mai_modifié« On aime les artistes torturées. Laissez-moi plutôt être une artiste illuminée », ai-je écris témérairement dans mon journal.

Les artistes torturées, rongées par la noirceur, elles sont nombreuses : Nelly Arcan, Sylvia Plath, Camille Claudel… Il me semble plus difficile de trouver des exemples de l’autre sorte, des artistes de la trempe de Maud Lewis, qui peignait pour la seule joie de peindre; ou de Kim Thúy, capable de lancer tout sourire en entrevue un aphorisme comme :

Si vous dites à l’autre qu’il est grand, il est obligé d’être grand.

Kim Thúy est une grande autrice, et elle fera l’an prochain son entrée dans le dictionnaire Robert.

De mon côté, j’irai m’éventer avec mes livres au parc Parkdale d’Ottawa le 10 juin. S’y tiendra la troisième édition de Prose des vents, un festival littéraire bilingue. En après-midi, je prendrai part, avec Liliane Gratton, Kalula Kalambay et Véronique Marie Kaye, à une table ronde intitulée : « L’Histoire dans le roman est-elle une mise en contexte sociale ou plutôt un catalyseur narratif? »

Réponse(s) à Prose des vents…

Entre-temps, voici un court passage de Ru où Kim Thúy donne à l’Histoire couleurs, parfum et grâce :

[…] tous ces personnages de mon passé ont secoué la crasse accumulée sur leur dos afin de déployer leurs ailes au plumage rouge et or, avant de s’élancer vivement vers le grand espace bleu, décorant ainsi le ciel de mes enfants, leur dévoilant qu’un horizon en cache toujours un autre et qu’il en est ainsi jusqu’à l’infini, jusqu’à l’indicible beauté du renouveau, jusqu’à l’impalpable ravissement. […] Je me suis avancée dans la trace de leurs pas comme dans un rêve éveillé où le parfum d’une pivoine éclose n’est plus une odeur, mais un épanouissement; où le rouge profond d’une feuille d’érable à l’automne n’est plus une couleur, mais une grâce; où un pays n’est plus un lieu, mais une berceuse.

Des fruits et des utopies

fruitsDans une ville qu’on surnomme la « Grosse pomme », un professeur amoureux de beauté et de nature a fait pousser un arbre digne du jardin d’Éden, qui arbore un feuillage multicolore et produit un assortiment de fruits délectables. Il a commencé par étudier le calendrier de floraison des arbres fruitiers du verger qu’il venait d’acquérir, puis il a pris une bouture d’arbre et a commencé à y greffer différentes variétés fruitières. Ainsi est né l’arbre aux quarante fruits.

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