Charbon, Index et autres dérangeants

L’Australie brûle tandis que son premier ministre, Scott Morrison, reste catégorique : il serait « irresponsable » de tourner le dos à l’industrie du charbon. Alors qu’on ne lui parle pas de restreindre l’extraction.

Dans le milieu littéraire, ces temps-ci, on parle de l’affaire Hansel et Gretel : une enseignante en quête d’une lecture intéressante pour ses élèves a découvert la collection des Contes interdits, dont Hansel et Gretel d’Yvan Godbout. Un passage du livre l’a choquée au point qu’elle a porté plainte à la police. Un an plus tard, l’auteur était arrêté. « Devons-nous craindre un retour de l’Index? » demandait Pierre-Yves Villeneuve quelques jours avant Noël.

Je ne sais plus quel âge j’avais la première fois que ma mère a mentionné devant moi l’Index, c’est-à-dire l’Index librorum prohibitorum, liste des ouvrages que les fidèles catholiques devaient autrefois s’abstenir de lire pour la sauvegarde de leur âme (on peut consulter l’édition de 1948 en ligne). C’était sans doute au début de mon adolescence, à l’âge où les interdits en tous genres nous deviennent insupportables. Mon imaginaire reste marqué par l’idée de ces livres, que s’échangeaient clandestinement les esprits rebelles.

Issue d’un milieu modeste, ma mère vénérait les livres. Elle a grandi dans un appartement où il y en avait peu et où l’on chérissait chacun. En comparaison, il y avait beaucoup de livres dans notre maison. Au sous-sol, elle avait constitué une petite bibliothèque, source d’une grande fierté, qui renfermait entre autres plusieurs volumes à la reliure élégante de la collection du Reader’s Digest. Nous étions aussi abonnées à la bibliothèque municipale, et la visitions presque aussi souvent que l’église. Ma mère et moi n’avions pas les mêmes vues, mais elle n’a jamais essayé de contrôler mes lectures ni de m’imposer les siennes. Tout cela m’a rendue allergique à la censure, sujet que j’ai d’ailleurs déjà abordé (ici et ici).

Je vois comme une forme de censure le néorévisionnisme qui sévit en Amérique du Nord et qui a même poussé certaines personnes à réclamer qu’on déboulonne les statues de John A. Macdonald. Car censurer revient en somme à balayer sous le tapis les faits et les points de vue qui nous dérangent plutôt que d’engager un dialogue constructif, porteur de progrès — un dialogue véritable, au sens où l’a défini Alasanne Ndaw, c’est-à-dire « qui suppose la reconnaissance de l’autre à la fois dans son identité et dans son altérité ».

Mise à jour

Quelques heures après ce texte, Louis Cornelier publiait un article intitulé «La morale de l’histoire» qui insiste aussi sur l’importance de la discussion et ouvre d’autres avenues de réflexion intéressantes.

Écrire c’est… [25]

Écrire c’est, beaucoup, récrire. Quand j’arrive à ménager du temps pour ma vie d’écrivaine ces jours-ci, je récris.

Envie de jeter un coup d’œil sur ma table de travail? Voici un petit extrait pour exciter votre appétit :

Elle a dormi. Dans cette niche à deux mètres du sol, garnie d’oreillers et de traversins, elle a dormi, malgré le bouleversement survenu dans son corps, malgré la chose en elle. Elle a dormi d’un sommeil agité de rêves troubles, qui ont déposé dans son cœur une indicible tristesse — la tristesse des trous, comme celui creusé par la mort de l’oncle Naldo, mais pire, bien pire… Elle ne veut pas y penser.

Butinages

pour le web - sculpture

Le mois tire à sa fin, et je n’ai encore rien publié sur ce blogue. J’ai des idées, mais j’aurais besoin de temps pour les structurer et les développer convenablement. En attendant, je vous invite au butinage.

Puisque c’est aujourd’hui la Journée mondiale du livre et du droit d’auteur, je vous invite à prendre connaissance de la bataille juridique en cours pour défendre les droits des autrices et auteurs au Canada*. Après, pour vous remonter le moral, je vous propose une escapade du côté de chez Nick Botting, qui présente sur son blogue des œuvres d’art où le livre et la lecture tiennent la vedette.

Sur Le Fil rouge, Laurence Barrette dresse quant à elle un petit palmarès des plus beaux comptes Instagram pour les bibliophiles qui aiment les livres à la fois pour leur contenu et leur esthétisme.

Bons butinages!


* Le magazine Quill and Quire a publié en février un compte rendu plus détaillé en anglais.

Des fruits et des utopies

fruitsDans une ville qu’on surnomme la « Grosse pomme », un professeur amoureux de beauté et de nature a fait pousser un arbre digne du jardin d’Éden, qui arbore un feuillage multicolore et produit un assortiment de fruits délectables. Il a commencé par étudier le calendrier de floraison des arbres fruitiers du verger qu’il venait d’acquérir, puis il a pris une bouture d’arbre et a commencé à y greffer différentes variétés fruitières. Ainsi est né l’arbre aux quarante fruits.

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Patienter

Il y a des mots qui pèsent lourd. Certaines vous diront que le mot le plus lourd de la langue française, c’est « aimer ». Des tonnes, qu’il pèse, ce petit mot, disait le vieux sage de l’île d’Orléans.

Le verbe aimer pèse des tonnes. Des tonnes de chagrin, de joie, d’inquiétude, de doutes, de cris, d’extase. Ne le fuis pas. Ne pas aimer pèse encore plus lourd.

— Félix Leclerc

Pour celles qui écrivent, le mot « non » peut aussi s’avérer bien lourd. Malgré son poids, il faut trouver la force de continuer. Ces jours-ci, cela signifie pour moi avoir confiance que je trouverai le bon éditeur pour le prochain chapitre de ma carrière littéraire. Au lieu de mettre en doute la valeur d’un texte qui ne fait pas l’unanimité, je me rappelle que la divergence est porteuse de progrès et que l’échec n’est rien qu’un autre stade vers ma réalisation — comme femme et autrice.

On a mis du temps à reconnaître le talent de la peintre Emily Carr, et J. K. Rowling a essuyé bien des refus avant la publication du premier tome de sa série à succès.

Le professionnel a appris que le succès, comme le bonheur, vient comme un sous-produit du travail.

— Steven Pressfield

Indépendamment des résultats, écrire est devenu en soi un cadeau. C’est la boussole qui me montre le chemin quand la tempête fait rage. C’est la gorgée de mousseux qui fait pétiller mes yeux, mon antidote contre le ras-le-bol. Les causes de ce ras-le-bol? Elles ne manquent pas! Les actualités en déversent à gogo, de la mainmise de Nestlé sur nos ressources hydriques à l’enfer d’Alep, sans oublier les clowneries d’un soi-disant candidat à la présidence chez nos voisines et voisins du sud…

À mes amis littéraires et aux inconditionnelles qui s’enquièrent aimablement de ma prochaine publication, de tout cœur, je vous dis merci. Je vous suis reconnaissante pour votre intérêt et vos encouragements, mais il faudra patienter encore un peu.

Dans les mots de Susan Sontag

En attente d’un verdict sur deux textes (un roman et une nouvelle), j’essaie de tourner mon attention vers d’autres projets. J’en ai toujours. Bien sûr, je me demande s’ils valent d’être lus, ces textes.

Un roman qui vaut d’être lu est une éducation du cœur.

— Susan Sontag, Paris Review, les entretiens, tome 1.

Ils valaient d’être écrits, assurément. Chacun m’a apporté son lot de joies et de difficultés; chacun m’a fait avancer un peu plus loin dans la voie de l’écriture.

Mais écrire est une activité qui dans mon expérience ne devient pas plus facile avec la pratique. Au contraire.

— Susan Sontag, Paris Review, les entretiens, tome 1.

Des sujets et des livres

Je sais que vous vous demandez ce qui amène une écrivaine à choisir tel ou tel sujet plutôt qu’un autre. Tatiana de Rosnay explique en ces mots la genèse de son bouleversant Elle s’appelait Sarah :

Je me suis toujours intéressée à la mémoire des lieux. Je reste convaincue que les murs gardent en eux la trace et l’esprit de ce qu’ils ont pu abriter en événements douloureux. […]  Née au début des années 1960, je n’ai pas appris les details de la rafle du Vel d’Hiv à l’école. J’ai commencé à me documenter. Au fur et à mesure de mes recherches, j’ai été tour à tour effondrée, bouleversée, choquée, blessée. C’est pour tenter de réparer cette blessure que j’ai écrit ce livre.

Gabrielle Roy, elle, a décrit la naissance de Bonheur d’occasion comme une inévitabilité, une sentence presque :

À force d’écouter parler les gens au cours des soirs d’été, je me vis un jour avec un roman à écrire sur les bras. D’abord, je n’en voulus pas. Je me rebiffai. Au vrai, ai-je jamais vraiment consenti à être écrivain? Je ne pense pas. J’avais déjà trop bien pressenti qu’embarqué dans ce chemin, on ne peut en voir le bout. On marche de colline en colline; chacune est un peu plus haute que la précédente mais jamais assez pour voir au-delà de celle qui vient. Des nouvelles, des contes, des récits qui me rendraient assez vite ma liberté; cela, oui, je le voulais bien. Mais un roman!

Ces jours-ci, quand je m’installe devant l’évier pour laver la vaisselle, j’écoute l’audiolivre Big Magic (traduit en français sous le titre Comme par magie). Pour Elizabeth Gilbert, chaque sujet, chaque idée choisit son auteur ou son écrivaine. De fait, l’idée à l’origine du livre que j’ai récemment soumis à mon éditeur m’est tombée dessus pendant un après-midi caniculaire.

Bien entendu, j’ai par la suite investi des heures de recherche et de réflexion afin de la développer et de la raffiner, cette idée. Le produit final atteindra-t-il l’idéal littéraire qu’évoquait Léon Mazzella dans un récent commentaire? L’avenir le dira. J’ose croire qu’il est encore possible en ce siècle d’écrire avec style une histoire irrésistible, que lectrices et lecteurs voudront dévorer.

Comment choisissez-vous vos lectures? Est-ce que vos achats (ou emprunts) de livres sont guidés par la production hollywoodienne, par le palmarès de Renaud-Bray, les critiques — les vraies, celles qui ne sont pas de simples conseils de consommation, mais cherchent plutôt à élargir vos horizons en vous donnant de « nouvelles clés » — ou, encore, les recommandations d’amies? Le Fil rouge propose une formule bibliothérapeutique, qui vous permet de recevoir directement à la maison des « lectures inspirantes ».

Je lis en ce moment Est-ce que je te dérange, d’Anne Hébert. Il était posé sur un présentoir à la bibliothèque quand j’y suis allée. Je ne pouvais pas le laisser là!

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