Art public et nids-de-poule

Détail d'une murale montrant le regard d'une jeune fille en profil.

Les grands chantiers de construction comportent en général un volet artistique. Ainsi, la ville d’Ottawa a-t-elle commandé plusieurs œuvres d’art pour les stations de son nouveau réseau de train urbain. Un pour cent du budget est consacré à l’art public. Pour la phase 2, cela représente environ 10 millions de dollars [1].

Dans les transports collectifs, je croise souvent des gens qui s’en scandalisent et crient au « gaspillage ». Certes, au premier coup d’œil, ils ont raison de s’interroger. Pourquoi dépenser 10 millions en pur luxe quand il y a tant de nids-de-poule à réparer et que la ville manque de logements sociaux?

Il faut voir plus loin que les briques et l’asphalte.

Les retombées de l’art public sont difficiles à mesurer, mais on sait que l’art est bon pour le cerveau [2] et qu’un quartier laid ou dilapidé nuit à la bonne santé mentale de ceux et celles qui y vivent [3].  Bref, investir dans l’art, ce n’est pas un luxe, mais un moyen de promouvoir le bien-être de la population.

Nicolas Domenach affirmait récemment qu’une « société ne se vit pas sans cœur ni rêves » [4]. L’art public fait partie de cette part de cœur et de rêve essentielle aux communautés humaines.

1. Jon Willing. « City wants ‘narratives’ in $10M public art buy for Stage 2 », Ottawa Citizen, 14 mars 2019, https://ottawacitizen.com/news/local-news/city-wants-narratives-in-10m-public-art-buy-for-stage-2.
2. Jean-Pierre Changeux, cité dans « Les bienfaits de l’art sur la santé », La Presse, 5 novembre 2017, http://plus.lapresse.ca/screens/30bd548f-59b4-4ebc-bd6a-4a8641074843__7C___0.html.  
3. Mary Hui. « Study : When a city’s trashy lots are cleaned up, residents’ mental health improves », The Washington Post, 17 août 2018, https://www.washingtonpost.com/news/inspired-life/wp/2018/08/17/study-when-a-citys-trashy-lots-are-cleaned-up-residents-mental-health-improves/?utm_term=.0c0fd8d47cb8.
4. Nicolas Domenach. « La liberté consiste d’abord à ne pas mentir », Le Nouveau Magazine Littéraire, novembre 2018, https://www.nouveau-magazine-litteraire.com/%C2%AB-la-libert%C3%A9-consiste-dabord-%C3%A0-ne-pas-mentir-%C2%BB.

Image du bandeau : détail d’une murale de la rue Bank, à Ottawa (Ontario).

Beauté, bonheur et pain

D’une voix dégoulinante de dédain, la femme s’est exclamée :

— Quel gaspillage!

J’occupais le siège opposé au sien dans l’autobus. Son index pointait vaguement vers Maman, l’araignée géante qui accueille visiteuses et visiteurs sur l’esplanade du Musée des beaux-arts du Canada. Toutefois, son commentaire se voulait plus général : il englobait tout l’art public.

Maman

Je me suis alors remémoré la grisaille des cités soviétiques, l’atmosphère glauque de Poussière sur la ville : des lieux où on étouffe, où les âmes meurent à petit feu.

L’art public contribue, autant que les parcs publics, à la qualité de vie dans nos agglomérations, à l’indice brut de bonheur. Un peu de beauté aide à combattre la déprime.

— Vous trouvez ça beau, une araignée!?

La beauté, bien sûr, est subjective; et un brin de subjectivité ne peut qu’être bénéfique pour ce monde obsédé par l’efficacité et le profit. Car la subjectivité renvoie au « sujet pensant »; son existence confirme qu’il y en a encore parmi nous qui ne sont pas des automates, qui peuvent envisager la réalité de façon différente. Elle invite au questionnement (devant une œuvre comme Arête jaune, comme Sous béton ou comme Le iShow, peut-on faire autrement que se questionner?).

Il y a dans nos villes trop de gens en loques, parce que le malheur qu’ils connaissent est plus rassurant que l’inconnu de sa remise en question; trop de cyniques qui tournent tout en dérision, parce qu’ils croient impossible le changement — ou, plutôt, ils croient que si les choses changent, ce sera pour le pire.

Je me suis abonnée il y a quelque temps à l’édition numérique d’un tout nouveau magazine dont une amie avait dit beaucoup de bien : Nouveau projet. C’est un magazine rafraîchissant, parce qu’il est justement fondé sur l’idée que :

[…] les choses peuvent et doivent changer — dans notre société, mais aussi en nous-mêmes. (1)

À ce moment précis de l’Histoire, alors que collectivement nous semblons hésiter entre le radicalisme, l’inaction totale et le refuge dans une poésie aussi cute qu’inoffensive, Nouveau Projet prend parti pour la nécessité de choisir l’engagement, en soi et en sa société. De se mettre au service de quelque chose de plus grand que soi. De redéfinir ce qui est nécessaire, ce qui est important. Et d’ainsi, peut-être, chacun à notre manière, inventer une nouvelle conception de ce qui est possible. (2)

Il s’en trouvera sûrement pour répliquer qu’il n’y a que les rêveuses ou les fous pour tenir pareils propos. À une époque, on pensait que c’était pure folie que d’envisager un jour visiter la Lune. Et pourtant…

La féministe québécoise Thérèse Casgrain aimait à dire : « Si on y met le temps, on arrive à cuire un éléphant dans un petit pot! ». Les rêves se concrétisent par l’action, de la même manière qu’on fait cuire un éléphant dans un petit pot : morceau par morceau. Mais sans rêve, sans imagination, on ne va nulle part.

Un forum sur le pouvoir des arts, coorganisé par l’Université Carleton et la Fondation Michaëlle-Jean, a eu lieu le mois dernier dans la capitale. En entrevue au Droit, Jean-Daniel Lafond, coprésident de la fondation, résumait avec éloquence l’importance de l’art :

Protéger la créativité, c’est assurer notre pérennité, puisque nous sommes toujours à deux doigts de la barbarie, comme en font foi les images que nous pouvons voir dans les journaux et les bulletins d’information à la télévision. Et puis, il ne s’agit pas de faire l’aumône: un artiste est aussi important qu’un boulanger. Chacun offre une forme de nourriture à ses concitoyens.(3)

Photo : Wikipedia

1. Nicolas Langelier, «Premier engagement», Nouveau projet, no 1, p. 17.
2. Idem, p. 17-18.
3. Valérie Lessard, «Forum sur les arts : pour sortir des clichés», Le Droit, 26 septembre 2013.

Les bons Samaritains de l’avenue Berkley

J’ai piqué du nez. Je me suis retrouvée les fesses sur la chaussée mouillée.

Toute la pluie tombait sur moi, et moi je m’en faisais un peu, assise là dans le noir, dans mon hideux ciré jaune, à côté du nid-de-poule qui venait effrontément de m’arrêter, avenue Berkley. La faible lumière jaune des lampadaires donnait à l’obscurité une sorte d’aura dorée. En fait, j’aurais pu trouver la scène fort jolie, n’eut été mon désir de rentrer vite au chaud et au sec.

Assise au rez-des-pneus, je regardais l’eau perler sur le métal de mon fauteuil : même au meilleur de ma forme, m’y hisser aurait tenu du miracle dans ces conditions. Le métal mouillé, c’est glissant. À vingt ans? Ah! certes, à vingt ans j’aurais probablement trouvé un moyen, au risque de m’arracher quelques centimètres de peau et de me craquer le menton. Moi, demander de l’aide? Pourquoi? Je pratiquais l’indépendance extrême en ce temps-là (aujourd’hui, je me méfie des extrêmes et accepte de plus en plus la valeur de la vulnérabilité).

Alors, sur la chaussée mouillée de l’avenue Berkley, j’ai sorti mon téléphone. Avant que j’aie réussi à avoir un être humain au bout du fil, un monsieur d’un certain âge (sorti pour une promenade digestive après son souper?) s’est avancé vers moi afin de m’offrir son aide. J’ai accepté de bon cœur et donné quelques explications. Il m’a tendu son parapluie, m’a demandé de patienter le temps qu’il coure de l’autre côté de la rue chercher une seconde paire de bras. Il est revenu deux, trois minutes plus tard avec sa fille, et quelques secondes après, j’étais de nouveau assise dans mon fauteuil, en route pour attraper l’autobus qui me ramènerait chez moi.

Je dédie ce billet à mes bons Samaritains de l’avenue Berkley. Je ne connais pas leurs noms, mais ils sont venus s’ajouter aux raisons qui me font aimer cette ville.

L’absente

Pour souligner la Journée internationale des femmes, je vous offre un autre extrait de Visages d’Elle (si vous aimez, cliquez sur le lien pour vous procurer le recueil complet en version numérique ou papier). Ce poème brosse le portrait d’une jeune maman et de sa fille, croisées fréquemment dans la Côte-de-Sable à l’époque où j’y habitais.

sous un bonnet rose une paire d’yeux sages
avenue Mann la demoiselle trottine, trébuche
de la sloche jusqu’aux chevilles

trois pas devant sa maman
en pensée va sur une plage de sable blanc

*

 un autobus s’ébranle avenue Mann
l’air renfrogné, maman range son laissez-passer

langue pendue à ses oreilles
la fillette babille gaiement sur le siège
elle a tant à raconter
tout en causant se décoiffe
de son bonnet rose émerge
une abondante tignasse noire

la mère à son tour retire son couvre-chef
révélant une tignasse noire pareille
et une paire d’écouteurs
comme un carton pendu à la porte d’un hôtel

cause toujours 

La brousse

Sans le camouflage de la verdure estivale, la rue Rideau (à Ottawa) exhibe toute sa fadeur crasseuse. Il faut lever les yeux, regarder par-delà les abribus et la forêt d’enseignes disparates, pour deviner son ancienne beauté dans la rangée d’immeubles à corniches et fenêtres arquées qu’ombrage la passerelle du Centre Rideau.

Mendiants, toxicos, jeunes désœuvrés, dames aux habits soignés, touristes, étudiantes… on voit de tout au Centre Rideau. Je passe régulièrement par là, en route vers le travail, la bibliothèque, l’atelier de poterie, etc. En effet, le centre commercial sert de plaque tournante au réseau de transport en commun de la ville.

Hier, attendant l’autobus qui allait me ramener chez moi, je lisais sur ma liseuse La Peste de Camus :

« […] l’habitude du désespoir est pire que le désespoir lui-même. »

La pluie avait cessé un peu plus tôt. Le soleil brillait. Il faisait doux.

Soudain j’ai levé la tête. Je ne saurais dire ce qui m’y a poussée. Mes yeux se sont alors posés sur un homme de l’autre côté de la rue. Il était accroupi au bord du trottoir. J’ai d’abord pensé : il a pris une cuite; il va vomir. Non? Aurait-il échappé quelque chose?

À croupetons au-dessus de la rue, l’homme a étendu une main devant lui. Puis il a plongé cette main dans une flaque qui n’avait pas eu le temps de sécher et s’est aspergé d’eau le visage et les cheveux. Puisant à nouveau à la flaque, il a ensuite porté cette main à sa bouche et a bu.

Dans sa tête à lui, nous n’étions plus au cœur de la capitale canadienne, mais en pleine brousse. Entre nous, ce n’était pas un ruban de bitume, mais une rivière limpide.

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