La prose s’évente

Fleurs de mai_modifié« On aime les artistes torturées. Laissez-moi plutôt être une artiste illuminée », ai-je écris témérairement dans mon journal.

Les artistes torturées, rongées par la noirceur, elles sont nombreuses : Nelly Arcan, Sylvia Plath, Camille Claudel… Il me semble plus difficile de trouver des exemples de l’autre sorte, des artistes de la trempe de Maud Lewis, qui peignait pour la seule joie de peindre; ou de Kim Thúy, capable de lancer tout sourire en entrevue un aphorisme comme :

Si vous dites à l’autre qu’il est grand, il est obligé d’être grand.

Kim Thúy est une grande autrice, et elle fera l’an prochain son entrée dans le dictionnaire Robert.

De mon côté, j’irai m’éventer avec mes livres au parc Parkdale d’Ottawa le 10 juin. S’y tiendra la troisième édition de Prose des vents, un festival littéraire bilingue. En après-midi, je prendrai part, avec Liliane Gratton, Kalula Kalambay et Véronique Marie Kaye, à une table ronde intitulée : « L’Histoire dans le roman est-elle une mise en contexte sociale ou plutôt un catalyseur narratif? »

Réponse(s) à Prose des vents…

Entre-temps, voici un court passage de Ru où Kim Thúy donne à l’Histoire couleurs, parfum et grâce :

[…] tous ces personnages de mon passé ont secoué la crasse accumulée sur leur dos afin de déployer leurs ailes au plumage rouge et or, avant de s’élancer vivement vers le grand espace bleu, décorant ainsi le ciel de mes enfants, leur dévoilant qu’un horizon en cache toujours un autre et qu’il en est ainsi jusqu’à l’infini, jusqu’à l’indicible beauté du renouveau, jusqu’à l’impalpable ravissement. […] Je me suis avancée dans la trace de leurs pas comme dans un rêve éveillé où le parfum d’une pivoine éclose n’est plus une odeur, mais un épanouissement; où le rouge profond d’une feuille d’érable à l’automne n’est plus une couleur, mais une grâce; où un pays n’est plus un lieu, mais une berceuse.

Des fruits et des utopies

fruitsDans une ville qu’on surnomme la « Grosse pomme », un professeur amoureux de beauté et de nature a fait pousser un arbre digne du jardin d’Éden, qui arbore un feuillage multicolore et produit un assortiment de fruits délectables. Il a commencé par étudier le calendrier de floraison des arbres fruitiers du verger qu’il venait d’acquérir, puis il a pris une bouture d’arbre et a commencé à y greffer différentes variétés fruitières. Ainsi est né l’arbre aux quarante fruits.

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Les relents de mort du printemps

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Dans les coins sombres, les dernières langues de neige grise ont disparu. Des relents de pourriture s’échappent ici et là du sol gorgé d’eau. Sous le tapis brun des feuilles de l’an dernier, des pousses vertes bataillent pour leur place au soleil; elles se nourrissent de cette matière en décomposition. Le temps est venu d’entreprendre mon ménage du printemps. Pas de chiffon, seau ou vadrouille. Juste mes doigts nus pour mater le chaos de papier dans mon bureau et supprimer les fichiers périmés dans le nuage ou l’ordinateur.

En faisant le ménage de mes courriels, je tombe sur une citation de Jean-Jacques Pelletier envoyée à une amie il y a quelques mois :

 Tous les gens sont des cimetières vivants. Ils sont le résultat de désirs de gens qui sont morts. Ils ont été encouragés et nourris par des gens qui, souvent, ont disparu. Ou qui vont disparaître. Ils ont été blessés et traumatisés par des gens qui ont disparu. Ils désirent encore des gens qui ont disparu… ou qui sont voués à disparaître. Eux-mêmes, souvent, sont en train de mourir à toutes sortes de choses, à toutes sortes de relations… ou sur le point de mourir tout court 1.

Je pense justement à mes morts ces jours-ci. Ceux qui reposent sous la terre au cimetière et les autres — dont une ou deux fausses croyances, et mon espoir d’arriver à lancer un nouveau roman dans un délai d’au plus cinq ans après la parution d’Un jour, ils entendront mes silences. Cinq ans, c’est le chiffre magique, dit-on. Le public se souvient encore de vous; et, bien sûr, vous voulez qu’il se souvienne de vous, le public : ainsi, à sa librairie favorite, en voyant votre nom sur une couverture dans le présentoir des nouveautés, la lectrice ou le lecteur étendra la main pour palper le livre, le renifler…

Parmi les fausses croyances que j’ai laissé aller, il y a celle voulant qu’une écrivaine digne de ce nom doive terrasser seule le dragon du doute. Il est immense le doute et de même ses crocs, capables de broyer bien des projets. Alors, si j’ai besoin de renfort, pourquoi n’en demanderais-je pas?

Ce renfort, je l’ai trouvé dans le courriel d’une amie, la même à qui j’avais envoyé la citation de Pelletier — une héroïne aux oreilles et au cœur grandissimes :

Heroes didn’t leap tall buildings or stop bullets with an outstretched hand; they didn’t wear boots and capes. They bled, and they bruised, and their superpowers were as simple as listening, or loving 2.

Tout vient à point selon le plan de Dieu — la Déesse, l’Univers, le Grand Manitou ou, comme je l’ai appelé dans ce roman que vous lirez peut-être un jour, Déité. Le dragon dort pour l’instant. Je vais en profiter pour écrire.

Notes
1. Jean-Jacques Pelletier, Le Bien des autres, tome 2, Éditions Alire, 2004.
2. Jodi Picoult, Second Glance: A Novel, Washington Square Press, 2003.
Traduction : « Les héros n’avaient pas la faculté de bondir par-dessus les édifices ou de faire écran aux balles des revolvers simplement en tendant la main; ils ne portaient ni bottes ni cape non plus. Les héros saignaient, ils avaient des ecchymoses et leur pouvoir, c’était tout simplement de savoir écouter ou aimer. »
Image : Illustrations de Calendrier et compost des bergiers. La grant danse macabre, gravure sur bois, anonyme, 1531 (des archives numériques de la Bibliothèque nationale de France).

Mensonge et création

pinocchio

Certes, au fil des ans, j’ai lu un certain nombre d’ouvrages sur l’écriture et, en particulier, sur la construction de l’édifice littéraire qu’on appelle « roman ». Les conseils les plus éclairants sont souvent d’une simplicité désarmante, comme celui-ci, glané je ne sais plus trop où :

N’hésitez pas à faire mentir vos personnages.

Le mensonge, bien sûr, peut prendre plusieurs formes. Pieux mensonges, exagérations, omissions, etc. Il y a aussi la catégorie très spéciale des mensonges qu’on échafaude pour soi-même, parfois sans en avoir pleinement conscience.

Si une chose ressort des études, c’est que le mensonge est beaucoup plus fréquent que nous aimerions le croire [1]. Si je veux créer des personnages crédibles, je dois donc les faire mentir. La tentation est grande de mettre en scène une héroïne sans faille, ne serait-ce que pour faire contrepoids aux mythomanes qui squattent jour après jour mon fil de nouvelles. Mais une telle héroïne, personne ne s’y identifierait.

Ce qui fait la fraîcheur et la force d’un roman, c’est à la fois une adresse à construire des phrases et une profonde compréhension de l’être humain. Il ne suffit pas d’exceller dans la description (même s’il faut bien pouvoir situer la lectrice ou le lecteur). Il ne suffit pas non plus d’appuyer la narration sur des antécédents à tout casser. Quant au symbolisme, mieux vaut l’enfouir avec les déchets nucléaires. Le moteur d’un bon roman, c’est ce que les gens se font les unes ou les uns aux autres dans leurs accès de rage, de désespoir et de jalousie; leurs actes et leurs trahisons quand ils sont sous l’influence d’émotions toxiques [2].

— Anne Bernays

[1] Nous mentirions de 10 à 200 fois par jour, selon Pamela Meyer, autrice de Liespotting citée dans Psychology Today (23 septembre 2013).
[2] Traduction des propos d’Anne Bernays, tirés de son texte « The Write Lessons » (magazine The Writer, décembre 2016)
Image ci-dessus : Dessin de Charles Folkard, tiré du livre Pinocchio : the tale of a puppet, de Carlo Collodi, paru en 1911 (archive numérique de la bibliothèque publique de New York).

Cris, résistance et confession

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Tout le monde crie haut et fort son opinion, mais qui écoute vraiment?

J’ai envie de silence.

J’ai envie d’éteindre la radio et aussi de décrocher de Facebook, la grande machine à surveiller et endoctriner; me libérer de mes « fers numériques ».

Il nous manque des espaces d’échange et de rencontre vraiment libres en ligne, ou plutôt les moyens pour en créer. Je vois comme un acte résistance le fait de ne posséder aucun appareil arborant la pomme de Jobs, mais, à moins de s’appeler Réjean Ducharme et d’avoir écrit des livres phares comme L’avalée des avalés et L’hiver de force, celui ou celle qui veut écrire aujourd’hui ne peut bouder complètement les médias.

Confession : Je n’ai pas lu L’avalée des avalés ni L’hiver de force. J’ai acheté le premier, mais la typographie fine et serrée me rebute et, après quelques lignes, je finis chaque fois par me dire : « Plus tard ».

Un jour, plus tard viendra.

Pour l’instant, à l’abri des bruits du monde, j’écoute en boucle l’album de Jean-Michel Blais. Tantôt, j’ai soumis un texte aux Prix de la création Radio-Canada. L’écriture de ce bref récit m’a permis d’oublier momentanément le manuscrit pour lequel je n’ai pas encore trouvé le bon éditeur, et la suite que j’ai néanmoins déjà amorcée.

Je pense à une citation de Claudia Marchand relevée quelque part récemment :

[…] si tout le monde est d’accord avec toi, tu n’as rien dit de nouveau.

Illustration : Henry Christopher McCook, American spiders and their spinning work. A natural history of the orbweaving spiders of the United States, with special regard to their industry and habits, 1889 [Internet Archive Book Images]

 

Plaidoyer pour l’art

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Pourquoi l’art? Dans un récent numéro du journal Le Devoir, l’homme d’affaire et mécène Pierre Bourgie lançait un vibrant plaidoyer pour l’art :

L’art n’est pas une distraction, un amusement, un divertissement. Il n’est pas à prendre à la légère. C’est un langage universel qui unit, qui induit la réconciliation des contraires. […] L’art est exigeant. Il demande du temps, de l’introspection, un effort de l’esprit. Il faut aller au concert, lire, visiter les galeries, les musées, aller au théâtre, au cinéma. Il faut apprendre à écouter, à sortir de notre rassurante routine, à confronter nos idées, nos points de vue. Il faut être prêt à être déstabilisé, bousculé dans nos certitudes. Le monde évolue à la vitesse de l’éclair. Il faut s’adapter, constamment. L’humour ne suffit pas. Ni la gastronomie.

Avez-vous pensé à inscrire un peu d’art au programme de votre année 2017? Oserez-vous lire quelque chose de différent, aller au théâtre, mettre le nez dans une galerie?

Image : L’arbre de vie de Séraphine de Senlis, Musée d’art et d’archéologie de Senlis.

Les ailes de la curiosité

Une année d’ombre et de lumière, d’alléluias sacrés et d’alléluias brisés*. Voilà ce qu’a été 2016. Au cours des dernières semaines, je me suis ménagé du temps pour le soupeser. Bien sûr, je n’ai pas comptabilisé un à un rires, larmes, cadeaux et déchirements. J’ai néanmoins tâché d’évaluer avec le plus d’honnêteté possible ce que j’avais su faire de ces douze mois, selon mon habitude.

J’ai su nourrir ma créativité et tenter de nouvelles expériences, j’ai même achevé un manuscrit. Alors, comment expliquer mon sentiment d’échec face à cette année?

La vie n’est que le reflet des couleurs qu’on lui donne.

— Abbé Pierre, Confessions

Cette question m’a conduite à une autre, beaucoup plus large :

Qu’est-ce qu’une vie réussie?

En ce qui me concerne, ce sont à mes efforts pour embellir et bonifier le monde que je mesure, que je mesurerai mon succès. Et vous?

On ne lui offrait pas les ailes qu’elle avait imaginées, mais elle volait déjà. Et comme le bonheur des gens qu’on aime, même quand on ne le comprend pas, nous transforme, Valcourt regarda le baroque amas de tissus que Gentille étalait en sautillant autour de la table et ne vit que son sourire qui dessinait les formes de l’extase.

— Gil Courtemanche, Un dimanche à la piscine à Kigali

Certains jours, bonifier le monde, ce peut être aussi simple que d’offrir un sourire à l’inconnue croisée à l’arrêt d’autobus; d’autres, pour moi, ce sera d’utiliser mes talents de communicatrice afin de sensibiliser le public ou une élue à un problème. Chaque petit geste compte, mais pour construire un monde meilleur, il faut aussi des actions comme celles d’une Viola Desmond**, qui demandent de sortir des sentiers battus. D’où pour moi l’importance de choisir d’écouter plus souvent ma curiosité que ma peur.

L’ignorance mène à la peur, la peur mène à la haine et la haine conduit à la violence. Voilà l’équation.

— Averroès

Alors, puisse la curiosité — la mienne et la vôtre — l’emporter plus souvent sur nos peurs cette année et nous donner des ailes.

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Bonne année 2017!

* De la chanson Hallelujah, de Leonard Cohen : « It doesn’t matter which you heard
The holy or the broken Hallelujah »
** Militante noire et première Canadienne qui figurera sur un billet de banque. Pour en savoir plus : http://www.encyclopediecanadienne.ca/fr/article/viola-desmond/.
Image : Amelia Earhart, photo de John Vanowsky (via Flickr).
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