Humeurs typographiques

Image montrant un exemple d'utilisation du point médian avec l'adjectif «ontarien»

Je déteste le point médian, cet enquiquineur qui freine l’élan de mon regard fluide sur la page.

Les agglutinations de caractères qu’il engendre sont pollution visuelle plus vile que les mots-clics avec leur dièse ostentatoire. Soudain, je n’arrive plus à lire en diagonale. Les fragments de mots jettent du sable dans l’engrenage de mon cerveau. Donnez-moi des doublets, donnez-moi des mots épicènes, des tournures non genrées et des néologismes même. Oui, j’aime l’écriture égalitaire beaucoup, passionnément, à la folie! Mais nettoyez ma page de ces horribles points. Je ne sais plus comment déclamer le texte.

Ténèbres et lumières covidiennes

Une phrase sublime me revient souvent en tête ces jours-ci, une phrase comme toute autrice rêve d’en écrire un jour. Elle est de l’écrivain anglais Charles Dickens et ouvre un roman intitulé Le conte de deux cités.

C’était le meilleur et le pire de tous les temps, le siècle de la folie et celui de la sagesse; une époque de foi et d’incrédulité; une période de lumières et de ténèbres, d’espérance et de désespoir…

Dickens s’intéressait au fossé entre les riches et les pauvres, mais lumières et ténèbres, foi et incrédulité autant que folie et sagesse existent aussi de façon simultanée dans nos vies individuelles.

Ses mots décrivent ainsi fort bien la présente pandémie, qui nous a donné les ténèbres du confinement, de la solitude, des pertes d’emploi et des morts, mais aussi la (re)découverte lumineuse de joies toutes simples telles que le pain maison, le crochet et les longues conversations au téléphone. Grâce à la pandémie, j’ai en outre eu accès de mon salon à des formations données loin de chez moi, dont un cours de Natalie Goldberg sur l’écriture comme pratique d’exploration de soi, une pratique pour court-circuiter mon Censeur intérieur et apprendre à écrire plus librement.

La résistance

Tout au long de ce mois, j’ai travaillé à déjouer ma résistance. Je ne crois pas que l’artiste puisse en venir définitivement à bout. Comme le phénix, elle naît et renaît sans cesse.

Ma résistance est faite d’« à quoi bon », de « pour qui tu te prends » et de « plus tard, quand je serais moins (fatiguée, occupée, etc.) ou plus (inspirée, outillée, etc.) ». Puisqu’elle est prévisible, je peux formuler des stratégies pour protéger et renforcer ma pratique d’écriture malgré ses incursions périodiques.

Ma nouvelle stratégie, c’est de commencer la journée en écrivant. Cela me semblait inconcevable il y a un an. J’écrivais généralement à l’heure où les autres allaient se coucher. L’obscurité de la nuit, chargée de mystère et de rêve, libérait ma créativité.

Puis la pandémie a débarqué. Petit à petit, la nuit s’est chargée — pour moi, pour vous, pour toutes — d’incertitude et de cauchemars, étouffant ma créativité.

J’ai essayé d’écrire à d’autres moments avec plus ou moins de succès. Pour l’instant, ce qui fonctionne, ce sont les séances matinales que j’entame par quelques minutes d’écriture diaristique. (Merde! Julia Cameron avait raison…) Je ne me pose pas de questions, ainsi va la séquence des tâches dans une journée de travail normale — du moins jusqu’à ce que les circonstances me poussent une fois de plus à la réimaginer. Cette assiduité dans mon écriture contribue à mon équilibre mental et émotionnel.

Dans les mots de Julia Cameron :

Souvent, nous résistons à ce dont nous avons le plus besoin.

Réunions

Des crayons de couleur en cercle

Des cousins et cousines se sont donné rendez-vous dans un salon virtuel entre Noël et le jour de l’An. Pour plusieurs, notre dernière rencontre remontait au siècle dernier. Nos visages resculptés par le temps ressemblaient à ceux de nos parents. Toutes et tous, à tour de rôle, nous essayions de situer les autres dans l’arbre généalogique et de déterminer quelles ramilles nous y avions fait pousser.

Virtuelles ou présentielles, les réunions familiales se ressemblent toujours. On se raconte sa vie. On s’enquiert des déménagements, du travail, des enfants et petits enfants.

Moi qui suis sans enfants, on me demande parfois comment va l’écriture. Parfois. Quand on se souvient que c’est mon legs à moi, une transmission intellectuelle plutôt que génétique.

L’écriture prend beaucoup de place dans ma vie, mais on ne parle pas du manuscrit qu’on peaufine de la même manière que la tante Marguerite ou le cousin Marc raconterait les réalisations sportives ou scolaires de la petite dernière. — Oui, bon, je me demande si les trames narratives parallèles sont suffisamment bien rattachées les unes aux autres à la fin. Je m’inquiète pour mes personnages, je ne suis pas certaine qu’ils soient assez crédibles. Et puis, de quel droit j’écris, qu’est-ce que j’ai de pertinent à raconter, hein? Surtout, dans le contexte actuel, ne risque-t-on pas de me reprocher une perspective trop binaire, cisgenre et ….

C’est un peu trop abstrait, tout ça, pour une réunion de famille. Ce sont des sujets qu’il vaut mieux garder pour les cinq à sept littéraires ou les cercles d’écriture. J’ai d’ailleurs finalement fondé un tel cercle pour me sentir moins seule dans ce que Steven Pressfield appelle « La guerre de l’art », qui est surtout une guerre contre la résistance : l’ennemi intérieur.

Photo : Pixabay.

Écrire c’est… [31]

Écrire, c’est dire quelque chose à quelqu’un qui n’est pas là. Qui ne sera jamais là. Ou s’il s’y trouve, c’est nous qui sommes partis.

– Georges Perros

Devant mon clavier, je fais le pari qu’il y aura quelqu’un pour recevoir mes mots. Ce quelqu’un n’est peut-être nulle autre que moi-même — ou, plus exactement, celle que je souhaite devenir. D’ailleurs, pour clore cette année pathétique, je pense que je vais écrire une lettre à mon futur moi, un geste « sacré » qui m’aidera plus tard à mesurer tout le chemin parcouru et me rappellera que tout fini par passer. Même les pansements et les pandémies.

Ma collection de chapeaux

J’ai une tête à chapeaux, il paraît.

J’en porte d’ailleurs beaucoup : relationniste, responsable-marketing, correctrice, commis comptable et j’en passe. Ça vous tente de voir ma collection de chapeaux? En voici quelques-uns…

La traduction

L’autrice doit, comme tout le monde, manger, s’habiller et payer son loyer (ou son hypothèque). À moins d’avoir hérité d’une grande fortune ou, encore, d’avoir uni sa destinée à une ou un mécène richissime, elle devra aussi, fort probablement, exercer un métier alimentaire : on ne devient pas la nouvelle J. K. Rowlings en un jour. Dans mon cas, ce métier est la traduction.

La révision

En plus de traduire, je révise. Linguistique ou bilingue, la révision est une étrange gymnastique intellectuelle. Elle demande à la fois un goût pour les devinettes (afin de déchiffrer les passages obscurs ou traquer les usages rares) et une souplesse d’acrobate (pour s’adapter au style et à la pensée de la personne révisée). La révision m’a appris bien des choses, y compris que le mot « commerce » ne suppose pas toujours un échange d’argent : il peut aussi désigner les « relations que l’on entretient dans la société »*. Et les relations sont la clé en vente.  

La vente

Une autrice doit savoir vendre sa salade — pardon, ses textes. Même si elle publie chez un éditeur réputé, elle devra participer à l’effort promotionnel. De nos jours, cela signifie avoir une présence en ligne, comprendre la notion de découvrabilité et le bon usage des mots-clics, voire formuler un plan de communication (après avoir lu un ouvrage du genre Online Marketing for Busy Authors ou 101 trucs pour promouvoir vos romans).

L’autrice a aussi tout avantage à cultiver ses dons oratoires pour charmer les médias et faire des présentations enlevantes. Le but de tout ce cirque : donner aux gens envie de vous lire. Oui, je l’avoue, je rêve d’être invitée à Tout le monde en parle, mais je sais que si j’ai l’air d’une gourde devant la caméra, les téléspectatrices et téléspectateurs ne risquent pas de se précipiter chez leur libraire pour acheter mon dernier livre. Je crois dans la technique des petits pas : j’ai commencé par me dégourdir en participant à des tables rondes et en donnant des ateliers devant quelques collègues (je les remercie d’ailleurs profusément de leur indulgence et de leurs encouragements…).

Les chiffres

La passion des lettres vient souvent avec une aversion pour les chiffres, mais il faut quand même savoir compter : ça aide lorsque vient le moment de préparer une demande de bourse (un processus fastidieux, qui s’étale en général sur plusieurs jours). Je ne suis pas une fan d’Excel, mais je reconnais l’utilité des feuilles de calcul et je me suis aussi résignée à utiliser un logiciel de comptabilité. Parce qu’être autrice en 2020 s’apparente à gérer une entreprise.

Je suis fière de ma collection de chapeaux. Certains sont pragmatiques; d’autres flatteurs. Il y en a que j’aime moins que d’autres, bien sûr, mais quel bonheur de ne pas toujours porter le même!

* Le Petit Robert de la langue française, 2018.
Photo : Marie-Josée Martin arborant son chapeau favori à Toronto, 2019.

Écrire c’est… [30]

Écrire des romans, pour Trevor Ferguson, c’est faire vivre au lecteur des rencontres intimes, paisibles et profondes. Dans La pratique du roman, il affirme :

En donnant un contexte à la folie environnante et en créant des moments d’intimité au sein du vacarme, le roman modifie bel et bien le paysage que nous avons sous les yeux.

Et en ces temps covidiens, nous avons bien besoin de transformer nos paysages intimes et familiaux. Quel roman choisirez-vous pour ce projet de paysagement?

Le matériau et les outils

Les mots sont le matériau premier de l’écrivaine, l’argile qu’elle façonne, sculpte, cuit, peint, vernisse. Ces opérations nécessitent une variété d’outils. Des dictionnaires, bien sûr. Un logiciel de traitement de texte aussi — du moins pour l’écrivaine moderne.

À ces outils peuvent s’en ajouter plusieurs autres selon la nature du projet. Je vous en présente trois, dont l’utilité est loin d’être limitée au seul domaine de l’écriture.

La carte mentale

Dessiner une carte mentale m’aide à générer et organiser des idées. Cet outil conjugue l’action des deux hémisphères de mon cerveau — le gauche, associé à la logique; et le droit, associé à l’imagination.

J’ai longtemps dessiné mes cartes mentales sur un tableau blanc, que je prenais ensuite en photo pour conserver le fruit de mes cogitations. L’inconvénient, c’est que je ne pouvais pas modifier ces cartes par la suite, à moins de les retranscrire. Et mon tableau était souvent trop petit pour mes besoins. Je me suis donc tournée vers les solutions numériques. Il en existe plusieurs, mais j’ai fini par adopter Scapple (en anglais) à la fois pour sa souplesse et son petit prix.

Exemple d'utilisation de Scapple : plan de livre
Exemple d’utilisation de Scapple : squelette fictif d’une histoire

La ligne du temps

La ligne du temps de ma trilogie est rapidement devenue trop riche et trop étendue pour tenir sur une seule page. J’ai donc adopté Aeon Timeline (en anglais) pour garder à l’œil la chronologie du récit. Fait à souligner, ce logiciel convient aussi bien à la création littéraire qu’à la gestion de projet, mais il faut prévoir un certain temps pour apprendre ses nombreuses fonctionnalités.

La page d’accueil personnalisée

Pour chaque projet d’écriture, je me retrouve avec plusieurs fichiers. Même si je m’assure d’avoir une bonne structure de dossiers, il me faut parfois un moment pour repérer celui que je cherche. C’est pourquoi j’en suis venue à créer dans mon logiciel de traitement de textes une sorte de page d’accueil, un index où chaque titre souligné est un hyperlien qui ouvre automatiquement le fichier désiré quand je clique dessus.

Exemple de page d'accueil dans le logiciel Word.

J’ai aussi créé avec Protopage (en anglais) une page d’accueil qui réunit les ressources que j’utilise le plus fréquemment en ligne, un chronomètre, une photo inspirante, etc. Ma page Protopage comporte plusieurs onglets, chacun correspondant à un profil d’activité. J’ai un onglet général avec les actualités, un onglet pour la traduction, un pour l’écriture et un pour mes divertissements.

En aparté

Les mots sont mon matériau, mais il y a des mots que l’on doit taire apparemment de nos jours. Même dans un pays où la liberté de parole est considérée comme un droit fondamental. Une professeure de l’Université Concordia qui a osé parler en classe de l’œuvre Nègres blancs d’Amérique, de Pierre Vallières, risque ainsi de se voir retirer son cours cet automne.

Joël Kotek, un historien belge, met en garde contre la tentation de sursimplifier l’histoire en la ramenant « à une lutte des races opposant Blancs et Noirs ». Le pouvoir et l’oppression, en effet, n’ont pas de couleur et les mots s’y rattachant ont aussi changé au fil ans.

Dans l’intervalle des mois et des années

Kim Thúy était récemment l’invitée de l’Alliance française. Je me suis branchée et j’ai écouté pendant une heure cette femme pétillante et lumineuse. Elle dit qu’elle écrit lentement, pas plus d’une phrase par jour. Je trouve aussi que j’écris lentement, mais à côté d’elle, je fais figure de sprinteuse : ma moyenne est d’un ou deux paragraphes quand je suis assidue. Bien sûr, il y a des auteurs, élèves de Proust, pour qui une phrase est un paragraphe…

L’assiduité est la clé.

Bien sûr, à mon rythme, il faut du temps pour achever un roman. Mais je m’efforce de voir le temps comme un allié. Il y a une maturation qui opère dans l’intervalle des mois et des années, une magie du genre qui change un vulgaire jus de raisin en un vin raffiné.

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