Écrire c’est… [29]

Écrire c’est un acte d’amour pour Elizabeth Jarrett Andrew. J’achève de grignoter son livre sur la révision [1], commencé en mars. Elle dit :

Au commencement, il y a une histoire — un mystère — et l’écrivaine lui donne vie par son amour [2].

Bien qu’à l’évidence on pourrait croire le contraire, les histoires sont vivantes. Elles sont enfantées par l’amour, fruits d’un accouplement étrange entre un être humain et le Mystère [3].

Et l’amour prend patience. L’amour voit le temps comme un allié. L’amour se fout des résultats, de la performance, des calendriers, des modes, des bonnes et des mauvaises critiques, des prix, des ventes, des comparaisons.

1. Living Revision — a Writer’s Craft as Spiritual Practice, Skinner House Books, Boston, 2017.
2. « In the beginning is a story—a mystery— and the writer loves it into being. » (p. 10)
3. « Despite tangible evidence otherwise, a story is a living thing.It is the lovechild of a strange coupling between human and Mystery. » (p.  221)

Après

Je déteste les lits, l’horizontalité. Il faut de bonnes fesses pour écrire, aime dire Dany Laferrière. Proust écrivait au lit (ce qui explique peut-être pourquoi sa prose m’endort); moi, je n’y arrive pas.

Pendant que le monde combat COVID-19, je repose mes fesses. C’est ma version personnelle du confinement, une convalescence en dents de scie, saupoudrée d’anicroches bureaucratiques. J’expérimente à contrecœur un autre rapport au temps, je me perds dans ses longueurs, rongée par un ennui infertile que même Netflix ne parvient pas à gommer. La semaine, désormais, se divise en changements de pansements. Les tulipes ne font plus le printemps : il viendra quand je pourrai caresser une peau toute neuve et cesser de rationner mon activité assise.

J’ai lu qu’au Japon, on a rasé des milliers de tulipes pour empêcher que leurs jolies coroles ne provoquent des rassemblements. Les tulipes d’Ottawa, elles, ont été épargnées.

On spécule beaucoup sur l’après. J’ai moi-même été invitée à écrire sur le sujet, mais j’ai refusé l’invitation. Car la virulence de mon quotidien ces derniers mois a privé mon imagination des nutriments essentiels à son déploiement. Mes forces étaient dirigées vers l’intérieur.  

L’après, j’espère qu’il sera mieux — pour moi, pour vous, pour le monde. Après tout, la peste a entraîné la disparition du servage dans l’Europe moyenâgeuse.

En attendant, je vais continuer d’essayer d’écrire à l’horizontale.  

Image : Susanne Jutzeler, Pixabay

Dégoulines

une vie pour apprendre à voir et écouter
une vie pour dépoussiérer et parfaire le précieux savoir que je portais déjà entier en moi
épuré, comme l’or au creuset

ensorcelée par ce monde dégoulinant de vie
émue par la fragilité d’une aile, d’un bourgeon, d’un océan
les larmes jaillies hydratent mes terreaux désséchés

le soleil d’hiver brûle la peau
sa lumière trop vive sur la neige me tire de ma torpeur
sucrée, ma sève goutte-à-goutte
au bout du chalumeau

Charbon, Index et autres dérangeants

L’Australie brûle tandis que son premier ministre, Scott Morrison, reste catégorique : il serait « irresponsable » de tourner le dos à l’industrie du charbon. Alors qu’on ne lui parle pas de restreindre l’extraction.

Dans le milieu littéraire, ces temps-ci, on parle de l’affaire Hansel et Gretel : une enseignante en quête d’une lecture intéressante pour ses élèves a découvert la collection des Contes interdits, dont Hansel et Gretel d’Yvan Godbout. Un passage du livre l’a choquée au point qu’elle a porté plainte à la police. Un an plus tard, l’auteur était arrêté. « Devons-nous craindre un retour de l’Index? » demandait Pierre-Yves Villeneuve quelques jours avant Noël.

Je ne sais plus quel âge j’avais la première fois que ma mère a mentionné devant moi l’Index, c’est-à-dire l’Index librorum prohibitorum, liste des ouvrages que les fidèles catholiques devaient autrefois s’abstenir de lire pour la sauvegarde de leur âme (on peut consulter l’édition de 1948 en ligne). C’était sans doute au début de mon adolescence, à l’âge où les interdits en tous genres nous deviennent insupportables. Mon imaginaire reste marqué par l’idée de ces livres, que s’échangeaient clandestinement les esprits rebelles.

Issue d’un milieu modeste, ma mère vénérait les livres. Elle a grandi dans un appartement où il y en avait peu et où l’on chérissait chacun. En comparaison, il y avait beaucoup de livres dans notre maison. Au sous-sol, elle avait constitué une petite bibliothèque, source d’une grande fierté, qui renfermait entre autres plusieurs volumes à la reliure élégante de la collection du Reader’s Digest. Nous étions aussi abonnées à la bibliothèque municipale, et la visitions presque aussi souvent que l’église. Ma mère et moi n’avions pas les mêmes vues, mais elle n’a jamais essayé de contrôler mes lectures ni de m’imposer les siennes. Tout cela m’a rendue allergique à la censure, sujet que j’ai d’ailleurs déjà abordé (ici et ici).

Je vois comme une forme de censure le néorévisionnisme qui sévit en Amérique du Nord et qui a même poussé certaines personnes à réclamer qu’on déboulonne les statues de John A. Macdonald. Car censurer revient en somme à balayer sous le tapis les faits et les points de vue qui nous dérangent plutôt que d’engager un dialogue constructif, porteur de progrès — un dialogue véritable, au sens où l’a défini Alasanne Ndaw, c’est-à-dire « qui suppose la reconnaissance de l’autre à la fois dans son identité et dans son altérité ».

Mise à jour

Quelques heures après ce texte, Louis Cornelier publiait un article intitulé «La morale de l’histoire» qui insiste aussi sur l’importance de la discussion et ouvre d’autres avenues de réflexion intéressantes.

Écrire c’est… [28]

Selon Chloé Delaume, il faut :

Écrire non pour décrire, mais bien pour modifier, corriger, façonner, transformer le réel dans lequel s’inscrit sa vie.

Le champ littéraire lui-même demande à être transformé.

En effet, une récente étude réalisée pour le compte de l’UNEQ (Union des écrivaines et des écrivains québécois) fait état d’inégalités importantes entre les autrices et les auteurs. Malgré des progrès, les hommes demeurent avantagés : ils ont de meilleures chances de voir leurs textes publiés, recensés et encensés. Comme langagière, je trouve particulièrement révélateur le tableau comparant les qualificatifs employés pour décrire les œuvres de femmes et les œuvres écrites par des hommes. Pour ces derniers, on les dit notamment puissantes, magistrales, intelligentes, remarquables et grandes; tandis que celles que signent les femmes sont qualifiées plus souvent de sensibles, justes et délicates.

Bien sûr, les inégalités s’étendent aux aspects financiers : les bourses et prix récoltés par les autrices tendent, dans l’ensemble, à être d’une moindre valeur monétaire.

En Ontario, on s’intéresse également aux enjeux de parité dans le milieu des arts et de la culture. Je participerai d’ailleurs en décembre à titre de panéliste à une conférence organisée par l’Alliance culturelle de l’Ontario sur le sujet. Si vous êtes à Ottawa, ne manquez pas ce qui promet d’être une discussion fort stimulante!

En aparté

Vous ne l’avez pas demandé, mais je vous en propose quand même une… Une infolettre. Meilleur moyen de ne pas rater les bonnes nouvelles, quand j’en aurai à vous transmettre! De temps à autre, il se pourrait même que je glisse là un petit « cadeau » littéraire. Cliquez sur ce lien pour vous inscrire.

Cent fois sur le clavier

Sur une petite table carrée, on voit un manuscrit annoté, le clavier d'un ordinateur portable, une théière et une tasse de thé pleine.

Séance de travail dans un café à Gatineau :

— Vraiment, rien à changer dans ce chapitre-là?
— Non. Tes chapitres dans la massalière sont très bons dans l’ensemble.

La massalière? Quésaco? Kocéça?

  • MASSALIÈRE | n. f. |
    Maison dans laquelle les mères vivent en communauté avec leurs enfants.
    (Source : Dictionnaire encyclopédique Beaudire, 299 è.m.)

La massalière n’existe que dans ma tête — et sans doute aussi, un peu, dans la tête de celui et celles qui ont lu l’une ou l’autre des versions du manuscrit photographié ci-dessus. Cent fois sur le clavier, recommencez votre ouvrage… Pendant la lecture d’un polar palpitant, d’une émouvante saga ou d’une dystopie cinglante, on ne songe pas aux carnets de notes et aux réécritures qui ont nécessairement précédé. En fait, quand on y pense, c’est souvent le signe d’un livre inférieur : de recherches bâclées ou d’un texte trop peu retravaillé, par exemple.

Cent fois sur le clavier… Tout l’art de la romancière réside dans sa capacité de réviser le texte sans qu’il se mette à ressembler à un enfant poliomyélitique prisonnier de son poumon d’acier.

Je retranche, étoffe, raffine. Je consulte les fichiers contenant tout ce que ne contient pas le roman : la biographie des personnages, la description physique des lieux, etc. Je rends compte de mes progrès à mon amie A. : si je montre des signes de procrastination, elle sortira son fouet. Son fouet!? Pas exactement. Elle me rappellera mes objectifs en mettant à profit son formidable savoir en psychologie.

En aparté

Octobre est le mois de l’histoire des femmes. Il s’achève dans quelques heures, mais il n’est pas trop tard pour explorer ce volet de notre histoire encore largement méconnu (tout comme le volet autochtone).

Alexandra Stréliski est en train de remettre la douceur et la musique instrumentale à la mode. Elle collectionne les honneurs ces temps-ci. Son album Inscape accompagne régulièrement mes séances de réécriture depuis la fin septembre. Si vous ne l’avez pas encore écouté, je vous le recommande chaudement.

Déjouer les singes

Il s’est écoulé sept ans entre la publication de mon premier et de mon deuxième roman. J’étais déterminée à ne pas dépasser cinq années entre le deuxième et le troisième. J’ai raté ma cible. Qu’importent les raisons.

En août, j’avais une fois de plus le sentiment que ma carrière littéraire appartenait au passé. Du reste, absorbée par la traduction d’un énorme rapport, je n’avais guère le temps d’écrire. Le hasard ou la providence (qui ne sont sans doute qu’une seule et même chose, au fond) a fait que j’ai reçu à ce moment-là mes droits d’auteur pour les douze derniers mois — 194 $ (jolie somme pour un « vieux » livre)! J’ai encaissé mon chèque en me disant que, malgré les apparences, je devais donc être encore une écrivaine après tout.  

Plus tôt ce mois-ci, j’ai assisté à la célébration de vie d’une amie décédée. Toute sa vie, cette femme avait été habitée par un profond sentiment de solitude, mais la salle comble et les témoignages de tout un chacun disaient au contraire une pléthore de relations fécondes. Malgré ses perceptions, elle avait toujours été bien entourée.

Illusions et apparences nous jouent des tours. Sans cesse. Comme une bande de singes chahuteurs, nos pensées s’agitent sous notre calotte crânienne sans nous laisser un instant de répit pour goûter ce qu’il y a de bon là, devant nous.

Il faut apprendre à les déjouer.

En aparté

J’ai commencé il y a quelques semaines un projet littéraire sur Instagram : Mon catalogue instalittéraire du quotidien. Je vous invite à le découvrir ici et à me dire ce que vous en pensez.

Écrire c’est… [27]

[…] un exercice qui m’enfièvre. Je peux passer des heures et des jours devant un texte. L’écriture amène à la surface des pensées obscures, enfouies.

— Brigitte Haentjens, Un regard qui te fracasse

On ne meurt plus

Passage censuré. Mot interdit. La cliente est on ne peut plus claire : je dois trouver une formule moins indécente, exit le mot « mort »! Je note cet ajout à la longue liste de ses directives de rédaction.

On ne meurt plus. Voilà qui explique l’invasion de zombies.

Pourtant, comme l’a si bien dit Paulo Coelho :

En général, la mort fait que l’on devient plus attentif à la vie.

Art public et nids-de-poule

Détail d'une murale montrant le regard d'une jeune fille en profil.

Les grands chantiers de construction comportent en général un volet artistique. Ainsi, la ville d’Ottawa a-t-elle commandé plusieurs œuvres d’art pour les stations de son nouveau réseau de train urbain. Un pour cent du budget est consacré à l’art public. Pour la phase 2, cela représente environ 10 millions de dollars [1].

Dans les transports collectifs, je croise souvent des gens qui s’en scandalisent et crient au « gaspillage ». Certes, au premier coup d’œil, ils ont raison de s’interroger. Pourquoi dépenser 10 millions en pur luxe quand il y a tant de nids-de-poule à réparer et que la ville manque de logements sociaux?

Il faut voir plus loin que les briques et l’asphalte.

Les retombées de l’art public sont difficiles à mesurer, mais on sait que l’art est bon pour le cerveau [2] et qu’un quartier laid ou dilapidé nuit à la bonne santé mentale de ceux et celles qui y vivent [3].  Bref, investir dans l’art, ce n’est pas un luxe, mais un moyen de promouvoir le bien-être de la population.

Nicolas Domenach affirmait récemment qu’une « société ne se vit pas sans cœur ni rêves » [4]. L’art public fait partie de cette part de cœur et de rêve essentielle aux communautés humaines.

1. Jon Willing. « City wants ‘narratives’ in $10M public art buy for Stage 2 », Ottawa Citizen, 14 mars 2019, https://ottawacitizen.com/news/local-news/city-wants-narratives-in-10m-public-art-buy-for-stage-2.
2. Jean-Pierre Changeux, cité dans « Les bienfaits de l’art sur la santé », La Presse, 5 novembre 2017, http://plus.lapresse.ca/screens/30bd548f-59b4-4ebc-bd6a-4a8641074843__7C___0.html.  
3. Mary Hui. « Study : When a city’s trashy lots are cleaned up, residents’ mental health improves », The Washington Post, 17 août 2018, https://www.washingtonpost.com/news/inspired-life/wp/2018/08/17/study-when-a-citys-trashy-lots-are-cleaned-up-residents-mental-health-improves/?utm_term=.0c0fd8d47cb8.
4. Nicolas Domenach. « La liberté consiste d’abord à ne pas mentir », Le Nouveau Magazine Littéraire, novembre 2018, https://www.nouveau-magazine-litteraire.com/%C2%AB-la-libert%C3%A9-consiste-dabord-%C3%A0-ne-pas-mentir-%C2%BB.

Image du bandeau : détail d’une murale de la rue Bank, à Ottawa (Ontario).

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