Après Massāla

Qui est Massāla? Une femme ordinaire, une messie, une impostrice? La réponse dépend de celui ou celle à qui vous posez la question. Tout le monde s’entend à tout le moins sur un point : elle était mère. Et, bien sûr, elle a aussi donné son nom à la nouvelle ère.

Je lance dans quelques jours mon troisième roman. C’est le premier tome d’une trilogie que j’ai intitulée Après Massāla. Dans ce billet, le premier d’une série de trois*, je vous invite à explorer l’univers de Massāla à travers quelques-uns des mots que j’ai créés ou redéfinis pour camper l’histoire.

Couverture du livre L'Ordre et la Doctrine - Après Massāla, tome 1. On voit un édifice massif surmonté par une coupole blanche au milieu d'un parc verdoyant. Des enfants courent ici et là. Dans le lointain, on distingue de hautes tours.

Les mots de la massalité

vir

nom masculin | Homme de sexe masculin.

En l’an 2021, pour les francophones, le mot «homme» désigne tantôt l’espèce, tantôt les mâles de l’espèce. À cause de cela, les «virs» ont souvent l’illusion de tout contenir, d’être universels; pourtant, ils comptent pour moins de la moitié de l’humanité.

homme

nom neutre | Terme générique qui désigne femmes et virs.

Le mot «homme» est enfin désambiguïsé et pleinement universel. Enri peut donc s’exclamer à propos de la directrice des Fouilles et Acquisition, au Musée panaméricain d’histoire et d’anthropologie: «Quèle homme!» Je reviendrai sur le mot «quèle» dans un autre billet.

massalais

nom masculin | Langue qui est à l’univers massalais ce que le latin était au temps de l’Empire romain.

* Ou quatre ou cinq? Hum… C’est un beau chiffre, cinq, mais… Et puis zut! tant qu’à y être, allons-y pour un autre trois.

Improvisation poétique du dimanche

l’humanité, cette plaie suintante
l’humanité, cri de douleur qui rêve d’orgasme

le bonheur est une atypie récessive
pour le prévenir
il y a les fermes d’anxiété
appelées actualités

Écrire c’est… [33]

Écrire, pour Blaise Ndala, c’est un peu comme danser. L’auteur franco-ontarien d’origine congolaise fait la couverture du plus récent numéro de Lettres québécoises. Il y affirme :

J’écris à l’oreille, comme ces brasseurs de rumba congolaise à qui personne n’a appris le solfège […] J’écris comme d’autres dansent ou se « shootent » à la pornographie. J’écris comme il m’arrive de chanter sous la douche ou en cuisinant un poulet à l’arachide. Si ça sonne faux, j’ajuste.

J’approche aussi l’écriture comme on approche la musique, en considérant la mélodie des mots, mais aussi le rythme.

La langue n’est pas une cathédrale, mais un matériau avec lequel s’amuser. Il ne faut pas hésiter à se l’approprier, à la remodeler au besoin. À lui donner des mots nouveaux aussi. Il faut comprendre sa charpente, mais la charpente n’est jamais l’édifice entier; et sur la charpente existante, on peut construire et enjoliver avec une grande liberté.

Cette idée de s’approprier la langue semble aussi chère à Ken Bugul, autrice sénégalaise. Dans un entretien où elle aborde le rapport des francophones extrahexagonaux au français, elle parle d’écrire et d’utiliser la langue française « en la tournant, en la tordant, en la découpant en petits morceaux » puis en le recollant pour exprimer la réalité de notre lieu.

Bref, il ne faut pas craindre de choquer l’Académie!

Humeurs typographiques

Image montrant un exemple d'utilisation du point médian avec l'adjectif «ontarien»

Je déteste le point médian, cet enquiquineur qui freine l’élan de mon regard fluide sur la page.

Les agglutinations de caractères qu’il engendre sont pollution visuelle plus vile que les mots-clics avec leur dièse ostentatoire. Soudain, je n’arrive plus à lire en diagonale. Les fragments de mots jettent du sable dans l’engrenage de mon cerveau. Donnez-moi des doublets, donnez-moi des mots épicènes, des tournures non genrées et des néologismes même. Oui, j’aime l’écriture égalitaire beaucoup, passionnément, à la folie! Mais nettoyez ma page de ces horribles points. Je ne sais plus comment déclamer le texte.

Ténèbres et lumières covidiennes

Une phrase sublime me revient souvent en tête ces jours-ci, une phrase comme toute autrice rêve d’en écrire un jour. Elle est de l’écrivain anglais Charles Dickens et ouvre un roman intitulé Le conte de deux cités.

C’était le meilleur et le pire de tous les temps, le siècle de la folie et celui de la sagesse; une époque de foi et d’incrédulité; une période de lumières et de ténèbres, d’espérance et de désespoir…

Dickens s’intéressait au fossé entre les riches et les pauvres, mais lumières et ténèbres, foi et incrédulité autant que folie et sagesse existent aussi de façon simultanée dans nos vies individuelles.

Ses mots décrivent ainsi fort bien la présente pandémie, qui nous a donné les ténèbres du confinement, de la solitude, des pertes d’emploi et des morts, mais aussi la (re)découverte lumineuse de joies toutes simples telles que le pain maison, le crochet et les longues conversations au téléphone. Grâce à la pandémie, j’ai en outre eu accès de mon salon à des formations données loin de chez moi, dont un cours de Natalie Goldberg sur l’écriture comme pratique d’exploration de soi, une pratique pour court-circuiter mon Censeur intérieur et apprendre à écrire plus librement.

La résistance

Tout au long de ce mois, j’ai travaillé à déjouer ma résistance. Je ne crois pas que l’artiste puisse en venir définitivement à bout. Comme le phénix, elle naît et renaît sans cesse.

Ma résistance est faite d’« à quoi bon », de « pour qui tu te prends » et de « plus tard, quand je serais moins (fatiguée, occupée, etc.) ou plus (inspirée, outillée, etc.) ». Puisqu’elle est prévisible, je peux formuler des stratégies pour protéger et renforcer ma pratique d’écriture malgré ses incursions périodiques.

Ma nouvelle stratégie, c’est de commencer la journée en écrivant. Cela me semblait inconcevable il y a un an. J’écrivais généralement à l’heure où les autres allaient se coucher. L’obscurité de la nuit, chargée de mystère et de rêve, libérait ma créativité.

Puis la pandémie a débarqué. Petit à petit, la nuit s’est chargée — pour moi, pour vous, pour toutes — d’incertitude et de cauchemars, étouffant ma créativité.

J’ai essayé d’écrire à d’autres moments avec plus ou moins de succès. Pour l’instant, ce qui fonctionne, ce sont les séances matinales que j’entame par quelques minutes d’écriture diaristique. (Merde! Julia Cameron avait raison…) Je ne me pose pas de questions, ainsi va la séquence des tâches dans une journée de travail normale — du moins jusqu’à ce que les circonstances me poussent une fois de plus à la réimaginer. Cette assiduité dans mon écriture contribue à mon équilibre mental et émotionnel.

Dans les mots de Julia Cameron :

Souvent, nous résistons à ce dont nous avons le plus besoin.

Réunions

Des crayons de couleur en cercle

Des cousins et cousines se sont donné rendez-vous dans un salon virtuel entre Noël et le jour de l’An. Pour plusieurs, notre dernière rencontre remontait au siècle dernier. Nos visages resculptés par le temps ressemblaient à ceux de nos parents. Toutes et tous, à tour de rôle, nous essayions de situer les autres dans l’arbre généalogique et de déterminer quelles ramilles nous y avions fait pousser.

Virtuelles ou présentielles, les réunions familiales se ressemblent toujours. On se raconte sa vie. On s’enquiert des déménagements, du travail, des enfants et petits enfants.

Moi qui suis sans enfants, on me demande parfois comment va l’écriture. Parfois. Quand on se souvient que c’est mon legs à moi, une transmission intellectuelle plutôt que génétique.

L’écriture prend beaucoup de place dans ma vie, mais on ne parle pas du manuscrit qu’on peaufine de la même manière que la tante Marguerite ou le cousin Marc raconterait les réalisations sportives ou scolaires de la petite dernière. — Oui, bon, je me demande si les trames narratives parallèles sont suffisamment bien rattachées les unes aux autres à la fin. Je m’inquiète pour mes personnages, je ne suis pas certaine qu’ils soient assez crédibles. Et puis, de quel droit j’écris, qu’est-ce que j’ai de pertinent à raconter, hein? Surtout, dans le contexte actuel, ne risque-t-on pas de me reprocher une perspective trop binaire, cisgenre et ….

C’est un peu trop abstrait, tout ça, pour une réunion de famille. Ce sont des sujets qu’il vaut mieux garder pour les cinq à sept littéraires ou les cercles d’écriture. J’ai d’ailleurs finalement fondé un tel cercle pour me sentir moins seule dans ce que Steven Pressfield appelle « La guerre de l’art », qui est surtout une guerre contre la résistance : l’ennemi intérieur.

Photo : Pixabay.

Écrire c’est… [31]

Écrire, c’est dire quelque chose à quelqu’un qui n’est pas là. Qui ne sera jamais là. Ou s’il s’y trouve, c’est nous qui sommes partis.

– Georges Perros

Devant mon clavier, je fais le pari qu’il y aura quelqu’un pour recevoir mes mots. Ce quelqu’un n’est peut-être nulle autre que moi-même — ou, plus exactement, celle que je souhaite devenir. D’ailleurs, pour clore cette année pathétique, je pense que je vais écrire une lettre à mon futur moi, un geste « sacré » qui m’aidera plus tard à mesurer tout le chemin parcouru et me rappellera que tout fini par passer. Même les pansements et les pandémies.

Ma collection de chapeaux

J’ai une tête à chapeaux, il paraît.

J’en porte d’ailleurs beaucoup : relationniste, responsable-marketing, correctrice, commis comptable et j’en passe. Ça vous tente de voir ma collection de chapeaux? En voici quelques-uns…

La traduction

L’autrice doit, comme tout le monde, manger, s’habiller et payer son loyer (ou son hypothèque). À moins d’avoir hérité d’une grande fortune ou, encore, d’avoir uni sa destinée à une ou un mécène richissime, elle devra aussi, fort probablement, exercer un métier alimentaire : on ne devient pas la nouvelle J. K. Rowlings en un jour. Dans mon cas, ce métier est la traduction.

La révision

En plus de traduire, je révise. Linguistique ou bilingue, la révision est une étrange gymnastique intellectuelle. Elle demande à la fois un goût pour les devinettes (afin de déchiffrer les passages obscurs ou traquer les usages rares) et une souplesse d’acrobate (pour s’adapter au style et à la pensée de la personne révisée). La révision m’a appris bien des choses, y compris que le mot « commerce » ne suppose pas toujours un échange d’argent : il peut aussi désigner les « relations que l’on entretient dans la société »*. Et les relations sont la clé en vente.  

La vente

Une autrice doit savoir vendre sa salade — pardon, ses textes. Même si elle publie chez un éditeur réputé, elle devra participer à l’effort promotionnel. De nos jours, cela signifie avoir une présence en ligne, comprendre la notion de découvrabilité et le bon usage des mots-clics, voire formuler un plan de communication (après avoir lu un ouvrage du genre Online Marketing for Busy Authors ou 101 trucs pour promouvoir vos romans).

L’autrice a aussi tout avantage à cultiver ses dons oratoires pour charmer les médias et faire des présentations enlevantes. Le but de tout ce cirque : donner aux gens envie de vous lire. Oui, je l’avoue, je rêve d’être invitée à Tout le monde en parle, mais je sais que si j’ai l’air d’une gourde devant la caméra, les téléspectatrices et téléspectateurs ne risquent pas de se précipiter chez leur libraire pour acheter mon dernier livre. Je crois dans la technique des petits pas : j’ai commencé par me dégourdir en participant à des tables rondes et en donnant des ateliers devant quelques collègues (je les remercie d’ailleurs profusément de leur indulgence et de leurs encouragements…).

Les chiffres

La passion des lettres vient souvent avec une aversion pour les chiffres, mais il faut quand même savoir compter : ça aide lorsque vient le moment de préparer une demande de bourse (un processus fastidieux, qui s’étale en général sur plusieurs jours). Je ne suis pas une fan d’Excel, mais je reconnais l’utilité des feuilles de calcul et je me suis aussi résignée à utiliser un logiciel de comptabilité. Parce qu’être autrice en 2020 s’apparente à gérer une entreprise.

Je suis fière de ma collection de chapeaux. Certains sont pragmatiques; d’autres flatteurs. Il y en a que j’aime moins que d’autres, bien sûr, mais quel bonheur de ne pas toujours porter le même!

* Le Petit Robert de la langue française, 2018.
Photo : Marie-Josée Martin arborant son chapeau favori à Toronto, 2019.

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