Écrire c’est… [25]

Écrire c’est, beaucoup, récrire. Quand j’arrive à ménager du temps pour ma vie d’écrivaine ces jours-ci, je récris.

Envie de jeter un coup d’œil sur ma table de travail? Voici un petit extrait pour exciter votre appétit :

Elle a dormi. Dans cette niche à deux mètres du sol, garnie d’oreillers et de traversins, elle a dormi, malgré le bouleversement survenu dans son corps, malgré la chose en elle. Elle a dormi d’un sommeil agité de rêves troubles, qui ont déposé dans son cœur une indicible tristesse — la tristesse des trous, comme celui creusé par la mort de l’oncle Naldo, mais pire, bien pire… Elle ne veut pas y penser.

Tahlequah

Je trouve souvent le monde abrasif. Après une semaine au travail, j’accueille la solitude du samedi matin avec gratitude et soulagement. Je suis une introvertie avide de silence dans une ère de bruit et de fureur. Je suis marginale d’une myriade de façons : de par ma condition de femme handicapée et sans enfant, mon statut de francophone hors Québec dans une Amérique anglophone, mes trois décennies de végétarisme, ma foi, les panneaux solaires sur mon toit, le sac d’emplettes réutilisable que je trimballe dans mon sac à dos, mon aversion pour les humoristes, et j’en passe. Je me reconnais peu dans les médias, dans la culture, dans nos gouvernements. Je persiste pourtant dans mon désir de vouloir créer une œuvre pertinente, dont le rayonnement dépasserait largement la marge; cette œuvre, je la voudrais de surcroît porteuse d’espoir, parce ce monde abrasif, il m’émeut encore.

Je suis émue, par exemple, devant notre faculté d’empathie, capable d’embrasser la douleur d’une mère épaulard. En effet, le deuil de Tahlequah (J35) a eu des échos un peu partout sur la planète. Pendant dix-sept jours, la brave maman a porté le cadavre de son petit orque.

orca by lori christopher

L’illustration est une création de l’artiste Lori Christopher intitulée See Me (Vois-moi), utilisée ici avec sa permission. Vous pouvez vous procurer ce portrait de Tahlequah portant son défunt bébé sur le site https://www.etsy.com/shop/SeaSoulSisters. L’artiste versera les profits de la vente à des organismes qui travaillent au rétablissement de la population d’épaulards résidents de la partie méridionale du Pacifique Nord-Est.

Pas un seul des épaulards nés au cours des trois dernières années n’a survécu1. L’espèce est menacée ou en voie de disparition selon la région. La disponibilité réduite des proies, les perturbations acoustiques et la pollution sont en cause2.

Que puis-je pour Tahlequah à l’autre bout du continent? Je ne peux tout de même pas remédier seule au problème de la pollution!

Tout est relié. C’est l’effet papillon : une expression du météorologue Edward Lorenz pour décrire comment, dans un modèle climatique, il suffit de modifier de façon infime un seul paramètre pour obtenir des changements colossaux au bout du compte3.

L’émotion, elle est fugace comme les battements d’ailes d’un papillon, mais pour qui sait la canaliser, elle se mue en inspiration, et l’inspiration peut déboucher sur des changements colossaux. C’est ainsi que la simple perte d’un sac a fait naître chez Millicent Garrett Fawcet l’émotion qui a engendré le mouvement des suffragettes4, grâce auquel les femmes, après des décennies de lutte, ont pu obtenir le droit de vote et peuvent même devenir premières ministres aujourd’hui.

Mon sac d’emplettes réutilisable, ce que je mets dans mon assiette, ma décision d’acheter tel ou tel appareil en fonction de sa durée de vie et de la possibilité de le réparer ou non : je fais ces choix en considérant leurs conséquences — sur ma santé, la société, la planète. Seule, je ne peux pas remédier au problème de la pollution. Mais je ne suis pas seule à avoir été émue par Tahlequah.

1. Information publiée par le Center for Whale Research de l’État du Washington, consultée le 18 août 2018.

2. Gouvernement du Canada, Registre des espèces en péril : Épaulard – population résidente du sud du Pacifique Nord-Est, consulté le 18 août 2018.

3. «Qu’est-ce que l’effet papillon», Ça m’intéresse, consulté le 18 août 2018.

4. «La révolution des suffragettes», Le Monde, 26 novembre 2015.

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Juillet, sueurs infinies

WIN_20180731_14_14_06_Pro (2)Les rubans d’asphaltes emmagasinent la chaleur. On cuit en ville. Il faudrait faire de tous les stationnements (les parkings de nos cousines françaises) des boisés, remplacer les lignes blanches par des arbres.

Je vis encore sans la climatisation à la maison. Ça commence à ressembler à du masochisme avec l’été que nous avons ici (je ne suis d’ailleurs pas la seule résistante à vaciller). Un lundi de juillet particulièrement cuisant, j’ai écrit à la bibliothèque publique et dans mon café favori plutôt que de fondre en sueurs.

J’ai été plutôt silencieuse ces derniers temps; l’insatiable Facebook m’a rappelé maintes fois que mes abonnées n’avaient pas eu de mes nouvelles depuis un long moment. N’allez pas croire que je suis en vacances. Au contraire, c’est parce que je trime fort. J’espère pouvoir vous annoncer de bonnes nouvelles d’ici quelques mois, à la condition que je ne laisse pas mon métier alimentaire siphonner toute mon énergie; car, ces temps-ci, j’y expérimente la notion d’infini, manifesté dans ma liste de tâches. Un vers de Margaret Atwood me revient en tête :

A word after a word after a word is power.

Mot après mot après mot… Un pouvoir émerge de l’accumulation de lettres, morphèmes et vocables. Un mot à la fois, une tâche à la fois.

Ringarde

20180521_124339 (2)Quand j’ai fait mes premiers pas dans l’écriture, au début de la vingtaine, j’ai eu le sentiment aigu de ramer à contre-courant. Mon style et, surtout, mes choix de thèmes ne cadraient pas avec les goûts de l’époque. J’accusais ma différence (c.-à-d. les quatre roues). J’éprouve à nouveau ce sentiment ces temps-ci; toutefois, à moins d’un an de mon cinquantenaire, je le mets cette fois sur le compte de mon âge. J’ai l’impression que de toutes parts on me crie « Tu es tellement ringarde! »

Certes, j’ai regardé Perdu dans l’espace en noir et blanc et mes premières traductions, je les ai faites sur une dactylo; mais suis-je pour autant ringarde? Je ne suis peut-être pas tombée sous le charme d’Instagram, mais je suis une championne d’EverNote!

Mon père est décédé il y a trois ans et il me manque encore. Nos conversations me manquent, son affection et sa sagesse me manquent. Papa a fait ses devoirs à la lumière d’un fanal et a travaillé comme bûcheron durant les grandes coupes réalisées pour électrifier la Gaspésie. Je l’ai toujours trouvé pertinent, même à 72 ans. Lui ai-je parfois donné à mon insu le sentiment d’être ringard? J’espère que non. Bien sûr, nous avons eu nos désaccords, mais, sauf rares exceptions, nos échanges ont toujours contribué à élargir ma perspective. Ces exceptions, ce sont les rares sujets (notamment le mouvement des carrés rouges), où nous étions incapables d’écoute véritable parce que l’un ou l’autre était convaincu d’avoir raison.

* * *

Dans le milieu des arts, comme dans bien d’autres, on réfléchit aux moyens à prendre pour diversifier les perspectives en ce moment; en effet, on reconnaît que la diversité est porteuse de valeur ajoutée. À ce sujet, je vous invite à lire le texte que je signe dans le plus récent numéro de Participe présent, consacré entièrement à la diversité : « Champlain, Hawking et moi ».

La « causite »

Il n’y a plus assez de mois pour les causes qu’on cherche à nous faire endosser.

Mai est le Mois de l’arbre et des forêts; il est aussi le mois de la santé visuelle et le mois de sensibilisation à la sclérose en plaques, entre autres. Je n’ai pas trouvé de liste définitive, mais il semble y avoir, pour chaque mois du calendrier, au moins une douzaine de causes s’en réclamant.

Il y a de quoi développer une « causite » aigüe.

Bien sûr, ces causes sont toutes méritoires, mais la multiplication des campagnes de sensibilisation n’a-t-elle pas l’effet opposé de celui qu’on vise? N’entraîne-t-elle pas une désensibilisation du public?

Dans les médias sociaux, sur la place publique, dans nos lieux de travail et ailleurs, partout, on joue le même jeu : c’est à qui criera le plus fort ou fera le plus pitié. On essaie de tirer nos cordes sensibles, bien sûr, de nous avoir par les sentiments puisque les faits, eux, ne suffisent pas à nous faire changer d’avis*.

« Chacun veut sa lettre », me disait récemment une amie à propos du sigle expansif de la diversité sexuelle qui, de LGBT, est devenu LGBTQ, LGBTQ+, puis LGBTQIA+.

Le morcellement de notre attention s’accompagne d’un morcellement de la société (tendance que favorisent les médias sociaux parce qu’ils nous enferment dans des catégories). Chacune réclame sa place au soleil. Sauf qu’à tirer chacun et chacune la couverture de notre bord, nous annulons nos efforts et rien ne bouge — pis encore :  ceux qui arrivent à progresser, ce sont les extrémistes comme ceux qu’on trouve dans la « manosphère** ».

Bien sûr, pour se libérer de l’autoritarisme (religieux, politique ou autre), il fallait commencer par reconnaître et valoriser les différences. Maintenant, il nous faut apprendre à harmoniser ces différences, passer de l’individualisme à la solidarité; il nous faut apprendre la paix, telle que définie dans la Déclaration de paix des Haudenosaunee :

[…] la paix n’est pas seulement une absence de guerre. C’est un effort constant pour maintenir des relations harmonieuses entre tous les peuples, entre un individu et un autre, et entre les êtres humains et les autres créatures qui vivent sur cette planète.

* Nic Ulmi, « Est-il possible de changer d’avis? », Le Devoir, 28 novembre 2016.
** Josée Blanchet, « La manosphère en calvaire », Le Devoir, 4 mai 2018.

Butinages

pour le web - sculpture

Le mois tire à sa fin, et je n’ai encore rien publié sur ce blogue. J’ai des idées, mais j’aurais besoin de temps pour les structurer et les développer convenablement. En attendant, je vous invite au butinage.

Puisque c’est aujourd’hui la Journée mondiale du livre et du droit d’auteur, je vous invite à prendre connaissance de la bataille juridique en cours pour défendre les droits des autrices et auteurs au Canada*. Après, pour vous remonter le moral, je vous propose une escapade du côté de chez Nick Botting, qui présente sur son blogue des œuvres d’art où le livre et la lecture tiennent la vedette.

Sur Le Fil rouge, Laurence Barrette dresse quant à elle un petit palmarès des plus beaux comptes Instagram pour les bibliophiles qui aiment les livres à la fois pour leur contenu et leur esthétisme.

Bons butinages!


* Le magazine Quill and Quire a publié en février un compte rendu plus détaillé en anglais.

Écrire c’est… [24]

Lever de soleil près de Québec

Écrire c’est ma religion.

À tâtons, à force d’écorchures et à coup d’affirmations positives, je tente d’approcher un peu cette façon d’écrire que dépeint Hélène Dorion dans Recommencements :

Simplement, j’écris un livre pour la lumière qu’il créera en moi.

 

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