Les artistes en situation de handicap se taillent petit à petit une place dans le paysage artistique canadien. En février, le Musée canadien pour les droits de la personne présentait Au-delà du regard, première grande exposition d’œuvres réalisées par des photographes aveugles. En mars, le Monument national présentait Avec pas d’cœur, une production de la compagnie Maï(g)wenn et les Orteils sur la sexualité des personnes handicapées, qui intégrait des artistes professionnels « différents et marginalisés ». Le rockeur Martin Deschamps a aussi beaucoup contribué à légitimer la pratique artistique des personnes handicapées.

Leah Sandals a récemment interviewé pour Canadian Art Eliza Chandler, directrice artistique de l’organisme Tangled Art + Disability, à Toronto, créé pour favoriser le développement des artistes en situation de handicap et pour élargir la diffusion de leurs créations. Je vous offre, avec l’aimable permission de Mme Sandals, une adaptation* de cet entretien fort intéressant, dans lequel Eliza Chandler mettait en relief huit faits pour nourrir la réflexion des organismes souhaitant participer à l’essor d’un art différent.

  1. Les personnes handicapées ne se trouvent pas que dans le public : elles créent aussi

Une des choses qui dérange le plus Eliza Chandler, c’est que, lorsque galeries, musées et théâtres se demandent comment devenir plus accessibles, généralement, ils ne pensent qu’aux personnes handicapées dans le public. L’intégration des personnes handicapées comme artisans de la culture — comme musiciennes, performeurs, artistes — ne soulève toutefois pas le même genre de problèmes, explique-t-elle.

Bien sûr, il faut se féliciter que les institutions culturelles cherchent à devenir plus accessibles aux personnes en fauteuils roulants. Mais ça ne suffit pas. Un changement plus fondamental est nécessaire : « Il faut qu’on arrête de regarder seulement du côté de la salle ou de l’auditoire; il faut commencer à considérer aussi le travail artistique ».

  1. Les artistes en situation de handicap ont droit autant que les autres de se perfectionner et ont, comme eux, besoin d’occasions de perfectionnement

Dans le milieu, on tend à croire que le développement artistique ne concerne pas vraiment les artistes en situation de handicap. « C’est un enjeu qu’on commence à peine à reconnaître, pourtant c’est l’évidence même! » soutient Mme Chandler. Jusqu’à tout récemment, « le seul fait de créer était vu en soi comme extraordinaire. Un performeur handicapé ne donnait pas un spectacle, il se donnait en spectacle. »

Pour aider à changer les choses, Tangled a organisé une série d’ateliers autour de cet enjeu du perfectionnement. Il y a entre autres été question des demandes de bourses, de l’énoncé de vision artistique et des rencontres. Après tout, programmer une rencontre ou un entretien, ça « demande de reconnaître que l’artiste a une intention, voire un projet politique quand il crée » — chose qu’on a souvent occultée ou minimisée en adoptant l’attitude très réductionniste que « c’est déjà bien assez » de montrer le travail d’une ou un artiste handicapé.

  1. L’accessibilité financière est aussi importante que l’accessibilité architecturale

Un autre facteur peut limiter l’accès des personnes handicapées — tant comme artistes que membres du public : l’argent. Les obstacles financiers sont énormes. De fait, ils peuvent être aussi importants et aussi difficiles à surmonter que les obstacles architecturaux, explique Mme Chandler. « Beaucoup de personnes handicapées sont pauvres — non parce qu’elles sont incapables de travailler, mais parce qu’elles doivent surmonter un grand nombre d’obstacles pour le faire. »

« C’est quelque chose qu’on entend constamment : Je voulais m’inscrire à tel cours d’imprimerie, mais l’endroit n’était pas accessible ou Je voulais suivre quelques cours à l’école de design, mais c’était trop cher », dit Mme Chandler. Elle essaie donc de s’assurer que les offres de Tangled sont « totalement accessibles au plan financier et que l’aménagement respecte les critères d’accès facile ».

Tous les ateliers de perfectionnement professionnel que propose l’organisme sont gratuits — gratuité qu’il est allé récemment jusqu’à étendre aux aides, accompagnatrices et accompagnateurs, de même qu’aux personnes sous-rémunérées ou non rémunérées.

Bref, si rendre l’art pleinement accessible commence effectivement par assurer un accès facile aux lieux, ça ne s’arrête pas là.

« C’est bien d’inclure un ascenseur ou une rampe, mais c’est seulement une première étape », dit Mme Chandler. L’expérience lui a appris qu’il y a cependant bien d’autres aspects à considérer pour rendre l’art et la culture pleinement accessibles.

  1. Il faudra un changement systémique pour que le milieu artistique devienne vraiment accessible

La réflexion de Tangled sur les problèmes systémiques a mis en lumière des obstacles qui tiennent à la manière dont l’État aide les personnes handicapées à répondre à leurs besoins de base ainsi qu’à leurs besoins complémentaires en matière de santé, par exemple pour les réparations à leur fauteuil roulant. Citant l’exemple du Programme ontarien de soutien aux personnes handicapées (ODSP), Chandler explique que les artistes en situation de handicap touchant des prestations de ce programme ne peuvent pas demander de bourses ou vendre leur art, puisqu’on pourrait leur retirer leurs prestations.

« C’est déjà difficile de se faire payer comme artiste! Trop de gens tiennent pour acquis que les artistes vont travailler pour rien — et en plus vous ajoutez un obstacle systémique dans le cas des artistes en situation de handicap. »

  1. Il existe des pratiques exemplaires pour rendre le travail de conservation plus accessible, mais peu de galeries ou de musées les appliquent systématiquement

Tangled se prépare à ouvrir une galerie et, en préparation de cette ouverture, Mme Chandler a consacré beaucoup de temps à l’étude des méthodes de conservation qui améliorent l’accessibilité. Le Smithsonian a formulé des lignes directrices très détaillées, qu’elle a entrepris d’enrichir.

Tangled espère devenir un modèle, dit-elle, parce que « si vous créez une galerie d’art pour les créatrices et créateurs en situation de handicap, il faut que votre galerie soit extrêmement accessible et il faut que l’accessibilité fasse partie intégrante de l’esthétique de l’exposition plutôt que d’être une pièce rapportée. »

La première exposition officielle de la nouvelle galerie sera consacrée aux sculptures de Persimmon Blackbridge. « Nous installerons les pièces plus bas qu’on le ferait normalement dans une galerie », explique Mme Chandler. « Pour les personnes en fauteuil roulant et les petites personnes, c’est un changement perceptible quand une galerie choisit d’accrocher plus bas. Les étiquettes seront imprimées et en braille, nous offrirons aussi la possibilité aux personnes qui ont un handicap visuel d’emprunter un iPod pour entendre une description de chaque pièce exposée. »

  1. Rendre l’art accessible, ça passe par des solutions créatives

Une des façons d’améliorer l’accessibilité d’une exposition, c’est de créer des visites tactiles, qui permettent aux gens de découvrir l’art autrement que par les yeux ou les oreilles.

Mais ceci a présenté un défi pour mesdames Chandler et Blackbridge pendant qu’elles préparaient l’exposition inaugurale de la galerie Tangled. Mme Chandler voulait inclure un élément tactile. Les sculptures de Blackbridge étant très fragiles, elle a d’abord pensé utiliser une imprimante 3D pour créer une réplique en plastique ou en caoutchouc d’une des sculptures. Finalement, l’artiste a proposé de créer elle-même une sculpture en caoutchouc qui pourra être touchée.

La solution a enchanté Mme Chandler. « C’est excitant, parce que ce n’est pas juste une transposition accessible de l’art — c’est une production artistique conçue pour être appréhendée différemment. »

Mme Chandler réfléchit aussi au processus lui-même de l’installation :

« Peut-être qu’il faut prévoir deux semaines, voire un mois pendant lequel on ferme la galerie pour que l’artiste puisse installer ses créations. Peut-être que demander à une artiste d’installer son exposition en une semaine ça n’est pas réaliste si elle n’a pas la capacité de se taper des journées de 10 heures. Son maximum à elle, c’est peut-être trois heures dans une journée. Je pense que toutes ces choses sont à revoir. Il s’agit de changer la culture du milieu pour respecter les besoins individuels, plutôt que de forcer les individus à s’adapter sous prétexte qu’on a toujours fait les choses de cette façon. »

  1. Le mouvement « handi-art » est en expansion, et il faut mettre à profit les apprentissages faits ailleurs au pays et dans le monde

Mme Chandler cite en exemple plusieurs initiatives en cours aux États-Unis et au Royaume-Uni. Parmi ces initiatives, il y a les représentations « relaxes », une idée de la Britannique Jess Thom qu’a adoptée le Centre Harbourfront, à Toronto.

« Jess Thom est une dramaturge et actrice qui vit avec le syndrome de la Tourette. À cause de ses tics verbaux, elle n’était pas la bienvenue dans les théâtres. Elle a donc eu l’idée de représentations relaxes, c’est-à-dire des représentations durant lesquelles les théâtres ouvrent leurs portes aux personnes qui sont incapables de rester assises longtemps pour une raison ou pour une autre — par exemple les autistes, les gens avec la Tourette, les parents avec des enfants ». Mme Chandler espère voir la pratique se répandre au Canada et ailleurs.

Parmi les initiatives canadiennes, mentionnons entre autres le collectif d’artistes PROpagation (SPiLL), basé à Gatineau, qui travaille à bâtir des ponts entre la « culture Sourde** » et la culture entendante. De l’autre côté de la rivière, à Ottawa, la compagnie Propeller Dance fait la promotion de la danse intégrée, affirmant que toute personne « qui peut respirer peut danser ». Du côté de Montréal, Corpuscule Danse propose une redéfinition similaire des limites et possibilités à travers la danse intégrée. Et il y a bien sûr le travail du centre Les Muses, qui se consacre au développement des artistes atypiques comme ceux qu’on a pu découvrir dans le film Gabrielle.

  1. Ce regain d’intérêt pour l’accessibilité est une bonne chose, parce qu’il reste du chemin à faire

La Loi de 2005 sur l’accessibilité pour les personnes handicapées de l’Ontario a certainement quelque chose à voir avec le regain actuel pour l’accessibilité des arts dans cette province, selon Mme Chandler. En effet, l’échéance de 2025 pour réaliser l’accessibilité « en ce qui concerne les biens, les services, les installations, le logement, l’emploi, les bâtiments, les constructions et les locaux » approche. Beaucoup de gens s’adressent à Tangled pour savoir quoi faire et comment s’y prendre.

Pour les arts de la scène, par exemple, Tangled cherche à dépasser la simple interprétation simultanée en langue des signes. « On a découvert qu’il vaut mieux remettre à l’avance le script aux interprètes et leur donner le temps de faire une traduction, parce que la langue des signes est une langue à part entière avec sa propre structure. Cela leur permet de performer le texte, plutôt que d’en offrir une interprétation sans relief. »

Mme Chandler reste toutefois prudente : il ne faudrait pas que la programmation d’artistes en situation de handicap devienne simplement une case à cocher, un quota à remplir ou pire.

« Il ne s’agit pas de faire de cadeaux ou de tourner ces personnes-là en spectacle comme on le faisait avant. L’art des marginaux est contextualisé depuis longtemps comme une curiosité. On dit, genre : Mais c’est fascinant ce que ce qui peut sortir d’un esprit malade! Non seulement c’est offensant, mais c’est passer à côté du but : on n’imagine pas une meilleure façon de programmer la production de ces artistes. »

Et Mme Chandler de conclure : « Le jour où les galeries et les centres culturels mettront à leur programme les créations d’artistes en situation de handicap non pas pour avoir du financement ou pour remplir un quelconque objectif de leur plan de diversité, mais parce que c’est tout simplement un art de qualité, alors, ce jour-là, j’estimerai l’intégration pleinement réalisée. »

* Certaines parties ont été condensées, d’autres enrichies d’exemples plus adaptés à un auditoire francophone.
** L’emploi de la majuscule est emprunté à l’anglais pour signifier qu’on renvoie à la culture des personnes dont la langue principale est une langue signée plutôt que parlée. Les néologismes « sourdienne » et « sourdien » sont parfois utilisés comme solutions de rechange à cet emprunt, mais j’ai respecté ici le choix fait par PROpagation sur son site Web.
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